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Les auteurs, les apprentis auteurs, les postulants, l’ego et le reste

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Ainsi qu’il est naturel, quand on reçoit des manuscrits en vue de publication, on les lit. Souvent, on constate dès le début que le texte est fautif. Je ne parle pas de fautes d’orthographe, mes premiers livres, publiés sans correcteur en sont la preuve, une histoire peut emporter l’auteur trop vite et ensuite on connaît les phrases par cœur. On corrige mal, si on mène ce travail seul, il reste d’inévitables scories. Non ! Je parle de topi trop criants, d’ego trop démesurés et qui s’exhibent sans pudeur, de sujets sans intérêt de lecture, etc. Car un lecteur de manuscrit ne doit pas se demander s’il aime, mais s’il y aura un lectorat pour le texte, s’il cadre avec son époque, si le style est celui qui est adapté à la réception contemporaine et actuelle et si sa maison d’édition pouvait le vendre.

Aussi les réponses positives sont-elles rares. Les manuscrits qu’on a envie de poursuivre jusqu’au bout, rares aussi. C’est d’ailleurs vrai pour nombre de livres publiés, dont on se demande parfois comment ils sont arrivés jusque-là !

Mais ce qui me surprend toujours, c’est le mépris, la condescendance que s’accordent les auteurs entre eux, en fonction de leur classement des maisons dans lesquelles ils se trouvent, sans la moindre connaissance des chiffres, de la puissance commerciale, et des ventes des gens avec qui ils parlent. Actuellement, une grande maison parisienne (article Télérama et Express) considère qu’un auteur à 800 exemplaires, c’est la norme, en dehors de quelques grosses vedettes. Or de « petites maisons » voient parfois leurs poulains dépasser sans effort cette barre, et s’en rire. Mais ils n’ont pas le code-barres du prestige continental. On lit dans les journaux que certains vantards ont vendu « 18 000 » exemplaires pour ce dernier titre, alors que tout confondu, ils n’ont pas atteint le chiffre de 5 000. Communication, communication, ego… Plus personne ne prend le texte et se dit : c’est un bon livre, je l’ai aimé, j’ai vécu avec, et peu importe d’où il sort, du moment qu’il m’est tombé dans la main !

J’ai sélectionné un manuscrit, plein de faiblesses, de fautes, mais avec « quelque chose » dont je pensais qu’il pourrait plaire, et qui me plaisait. L’auteur qui doit croire que le monde attendait le nouveau Saint Ex, n’a pas encore reçu la réponse de Gallimard, et il donnera sa réponse ensuite… L’histoire du héron de La Fontaine, encore et toujours. Les gens vous haïssent parce que vous n’avez pas publié leur livre, ils ne corrigent pas, ne tentent pas de s’améliorer, ils se précipitent sur le premier compte d’auteur venu, la première édition numérique et hop ! Allez-vous me trouver naïve parce que j’ai pensé autrefois que dans le monde de la littérature, on était plus civilisé, plus éduqué ?

Il y a quelques années j’avais refusé un manuscrit d’une jeune femme qui trépignait, tapait du pied, et dont la grand-mère, à ses côtés, accompagnée de sa tante, de sa mère, se montraient consolante en lui assurant qu’un jour le monde découvrirait son génie. Le livre n’était pas mauvais, il était daté, Lautner, genre les « tontons flingueurs », avec un vieux fond de San Antonio dans la langue. Ce manuscrit a fini par être publié ailleurs, sans grand succès, depuis, elle n’est pas auteure, elle est vengeresse… Elle encense tous ceux qui peuvent lui servir et descend tous ceux avec qui elle se croit en conflit. Eduqués les auteurs ?

Céline insultait Gaston Gallimard, pour avoir trois sous ; Sartre, refusé, a été publié sur la recommandation d’un ami, presque tombé dans l’oubli, et a fait lui-même publier de Beauvoir, refusée, elle aussi, et qui ne veut plus rien dire, déjà, pour les générations qui s’avancent. Pourquoi cette rage de publication, cette guerre, cette absence de civilisation dans les rapports de gens, qui tout de même n’ont pas l’excuse de la méconnaissance des mots ?

Dans les rencontres littéraires, de plus en plus, je vais vers ceux qu’on entend peu, qu’on voit peu, qu’on ne recherche pas pour l’aide qu’ils peuvent apporter, pour le marchepied qu’on voit en eux. Et nous parlons d’écriture.

 

une saine lecture : https://papieresthetique.wordpress.com

de Jérôme Orsoni

Caricatures impudiques.

L’impudeur comme norme sociale, comme norme de l’échange, est une sorte d’enflure, de communication à l’excroissance viciée. S’approprier des modèles qui nous sont étrangers (« le nouveau x »), feindre que des phénomènes savamment organisés sont le produit du hasard (« best-seller surprise »), fabriquer l’authenticité comme si c’était quelque chose qui se pouvait acheter, inciter les masses à adopter des comportements irrationnels (scènes d’émeute pour acheter des vêtements dans des grandes enseignes), fabrication de soi-même comme une image de marque, à l’image d’une marque ; je pourrais multiplier les exemples d’un univers produit par cette caricature de sentiments, caricature de croyances, caricature de créations, caricature d’idées, etc., comme si tout ce qui est disponible, tout ce qui est rendu disponible pouvait être réduit à une formule publicitaire suffisamment simple pour qu’elle imprègne la masse sans esprits des consommateurs le temps que le produit est en vente. Je ne saurai dire si cette caricature de la vie est successivement, simultanément, alternativement consciente d’elle-même ou bête. S’il y a, d’une part, celui qui invente la formule « le nouveau x » en sachant pertinemment qu’il n’y a aucune commune mesure entre « le nouveau x » et le x dont il est supposé être l’incarnation moderne, simplement une vague ressemblance qui, loin de rester au stade de la coïncidence amusante, est enflée jusqu’à devenir une marque distinctive et, d’autre part, celui qui reprend la formule en ignorant tout de la possible opération qui la sous-tend. Ou bien s’il n’y a qu’un chaos sans raison qui fait que certains événements parfois ont lieu tandis que d’autres fois, non. Il est possible que les deux mouvements soient liés. Il est même hautement probable que l’activité consciente d’elle-même soit alimentée par la bêtise qui, semblable à un grand désert, ne cesse de croître. Il est ainsi hautement probable que la construction de caricatures impudiques ne soient pas le produit d’une volonté consciente de fabriquer des illusions pour les masses, mais simplement le produit d’imaginations débiles, malades d’elles-mêmes, trop fatiguées pour dépasser l’air du temps dans lequel elles baignent et qui se satisfont de reproduire des manières de faire qu’il faudrait être en bonne santé pour analyser, pour comprendre, pour surmonter. Les esprits malades survivent dans une sorte d’existence paradoxale. Tout pourrait sembler si réel (d’ailleurs, on ne parle que de ça, le réel), et pourtant tout semble si lointain, si vague, si feint. Air du temps vicié — haleine de corps malades.

Pierucci nouveau

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en avant première, quelques lignes du Pierucci nouveau...

*I

Les vagues de l’équinoxe bousculaient la baie de Maora. Les algues repoussées hautes s’empilaient en montagnes improbables exhalant une puanteur salée. Le sable ravagé par l’eau avait de faux airs d’une plage de l’Atlantique prise de remords de s’étaler si largement. La cadence des flots était agitée, nerveuse, agressive, impulsive, une valse à deux temps, pour danseur initié. Il ne faisait pas froid, au contraire, mais la peau de l’homme était bleue. Il allait et venait au gré des flots, avançant, reculant, sur le dos, traînant sur le retour, désolé d’être reconduit vers le large, s'accrochant au sol qui se dérobait. Son pied droit ne portait plus de chaussures et des algues s’étaient accrochées aux orteils. Son joli costume Armani était sale d’eau et de frottement contre on ne savait quoi. La chemise collée au corps n’avait plus de couleur. Les yeux du cadavre fixaient le ciel, et semblaient refléter sa limpidité, tant ils étaient bleus. Un bleu sublime, qui avait toujours fait la fierté de Andria Maxiola. Un bleu qui effectuait avec ses cheveux noirs et frisés un contraste saisissant, dont il aimait user, en présence de femmes. Mais la pupille était opaque et le blanc de l'œil injecté de sang. La bouche peinait à contenir la langue, enflée et bleue, elle aussi, mais qui ne risquait pas de sortir, car les lèvres avaient été cousues, ce qui conférait au visage, un curieux air de bonhomme de neige, avec sa bouche en zigzag. Les bras, largement étalés, laissaient les mains à la surface de l’eau. Il y manquait les deux majeurs. Il était aussi à peu près certain que sous le tissu du pantalon, à l’aine, quelque chose de pénible s’était passé, car le sang avait cartonné l’étoffe d’une route brunâtre lourde et molle malgré l’eau de mer. Il avait eu une vilaine mort, Andria, et comme la vieille Toussainte qui promenait son chien tous les matins le connaissait depuis l’enfance, elle ne survécut à sa vision que le temps d’appeler sa fille à la mairie de Bonifacio, sur son portable, parce que c’était le seul numéro qu’elle connût par cœur, lequel céda, en dépit des hurlements du petit King Charles aux yeux exorbités qui lui léchait le visage en gémissant. 

« Aghju l'orechje chì fischjanu, filia mia ! Li puzza a salute Andria, 

per falla più bella… » Avait-elle eu le temps de murmurer, avant de trépasser. Joséphine qui connaissait les habitudes maternelles ne tarda pas à la trouver, étendue aux côtés de l’homme. C’est elle qui donna l’alerte.


les nouveautés,

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Trois livres, très différents

voilà les pitchs que l'on trouve sur le site de ma maison d'édition :

http://www.editionsclementine.com

l

ANSIDEO GIOVANALI : LA HONTE EN HÉRITAGE, le crachat de lune

" En te réappropriant ton histoire, tu acceptais l'héritage de l'Enfer. Il était devant toi, tu le voyais reflété par le miroir, c'était toi. Paradoxalement, alors qu'un vrai chagrin te submergeait comme une marée noire, tu ressentais comme une sorte d'affranchissement. Il te semblait que quelque chose avait crevé et que ce qui s'écoulait te révélait et te libérait. Toi, qui avais tant aimé les « Sarabandes » de Bach, toi, qui écoutais pleurer le violoncelle de Lekeu, tu avais cette même impression de vibration douloureuse mais rédemptrice. Il te semblait que le puzzle de ta vie se reconstituait petit à petit. Il lui avait toujours manqué un centre, comme si l'image ne parvenait à se former qu'à présent. « Péché originel », c'était le mot qui te trottait dans la tête à cet instant."

CHRONIQUES DE LÈRE DU SERPENT : les mondes de la pluie - les sept dignes - Tome I

La pluie avait lentement inondé le monde. Les races s'étaient modifiées, les terres et les modes de vie s'étaient adaptés… Au milieu de ce temps terrible, étaient nés des enfants étranges, aux capacités insoupçonnées. Leur seule apparition faisait naitre la crainte dans les regards. Garo est l'un d'entre eux et avec sept de ces êtres nouveaux, il va tenter de remplir une mission périlleuse, dans un univers qu'il ne connaît pas. Il va apprendre l'amour, l'amitié… Un roman d'aventure, de dépaysement où l'imagination débordante de M.H. Ferrari nous entraine loin, bien loin de ce monde. 1er volet de la saga des Garo, il pose un univers déroutant, unique.

LA PERSÉVÉRANCE DU JARDINIER, Série du commissaire Pierucci - Tome VIII

La patience du jardinier n'aura jamais été soumise à si rude épreuve. Les crimes sont plus ou moins les mêmes dans tous les pays.

 

Qu'est-ce qui différencie un roman policier d'investigation d'un autre sinon quelques détails brillants ajoutés par l'auteur (dans ce cas, vraiment brillants pour Marie-Hélène Ferrari) et la personnalité du protagoniste. Marie-Hélène Ferrari, grâce à son talent d'écrivaine et son imagination fertile, renvoie à un mélange original des cultures, des saveurs et des accents de Corse, loin des clichés ressassés. Un talent sûr et fort, une écriture pertinente font du commissaire Pierucci un héritier désigné du Montalbano de notre Camilleri national. Critiques de Marilia Picone, Stefania Nardili à propos du Destin ne s'en mêle pas traduit en italien et édité par Lantana Editore, Roma.


vous savez comment cela se passe...

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On se lève, il ne fait pas jour, on radarise jusqu'à la salle de bain, on avale n'importe quoi pourvu que dedans il y ait de la caféine et on enfile l'uniforme. des irréductibles arrivent à maintenir leur site à jour, à avoir une page face book qui roule par heure, et qui savent les dates d'anniv de tout le monde. Moi pas. IL y a la maison , les enfants, les trucs qui poussent partout dans le jardin, les animaux, et bref... la vie, la vie, la vie. Alors demain, il y aura des nouvelles, des articles, des coups de coeur et de gueule, et merci, merci de venir encore voir s'il y a de la vie ici.

Au fait super merci à mes lecteurs qui m'ont beaucoup écrit.Cela fait vraiment plaisir... À TOUT BIENTOT.

sorties et manifestations

Le 24 février, signature, conférence, débat, à Rome, pour la parution en Italie chez Lantana, des aventures de Pierucci

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sortie le 14 mars, jour de mon anniversaire, du nouveau Pierucci. 

Comme d'habitude, on connait tout de lui et........

on a tout à apprendre....

 

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Malgré l'eau qui ruisselait sur son visage, il était heureux. Le positif, quand on plante sous la pluie, c'est qu'il est plus facile de bêcher, les graines germent mieux ensuite, et même si on y perd en confort, le résultat est quasiment garanti. Il avait été trempé, s'était glacé durant des heures, mais cela valait le coup. Il avait eu, en effet, la satisfaction de voir les pousses jaillir du sol deux jours plus tard. Et le moment où les petites feuilles se dépliaient, certaines portant encore la graine à la pointe de leur tige toute neuve, était l'un de ceux qu'il préférait. Il était un homme de patience, de courtoisie, il savait ne pas attendre l'impossible. Il savait souhaiter saison après saison devant la graine endormie dans le sol. Il aimait le jugement de la nature. Il tentait pour sa part d’agencer avec intelligence, et n’anticipait pas le résultat. Alors, il était satisfait que les boutures aient magnifiquement pris, il aimait en mélanger les couleurs, les odeurs, les textures. Cette exubérance le revivifiait. Il se releva, dépliant avec difficulté son dos endolori, mais tout en se massant les reins, il jeta autour de lui un regard heureux. La mare était particulièrement réussie. Bien sûr, les moustiques avaient été le prix à payer pour le spectacle des nénuphars épanouis, des renoncules dorées. Cependant, depuis qu'ils avaient mis au point ces lampes à gaz qui les écartaient, ce désagrément était on ne peut plus supportable. Il avait fait des émules dans le voisinage et tous ceux qui avaient, comme lui, la passion des fleurs, des massifs, venaient s'inspirer de ses parterres pour reproduire chez eux des variantes colorées de ce qu’ils avaient découvert dans son havre. Une libellule vrombissait, éclair bleu au-dessus des joyaux rouges, poissons dont le dos brillait au soleil, bijoux vivants. Il adorait le mois de juin. Mais soudain, il sentit pulser en lui l'onde rouge et sanglante du mal. Il ne s’en surprit pas. Il connaissait cela, savait l’apprivoiser, n’en avait plus peur, prévoyant la décrue, comme un pêcheur la vague. Il s'astreignit à respirer calmement. Un voile de brume passa devant ses yeux.

La douleur ne s'apaisant pas, vaincu, il rentra dans la maison, pour avaler un cachet.

 

puis peu après, un événement, la sortie du premier tome de la Chronique de l'ère du Serpent, le monde de Garo, 

 

 

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Pluies

 

   Il n’avait pas cessé de pleuvoir.

   Un jour, cela avait commencé tout doucement, une petite pluie fine qu’on aurait facilement supportée, si elle s’était arrêtée. Averse d’apparence inoffensive, avec des gouttes douces, soyeuses, presque tendres, mais qui ne s’était jamais arrêtée. Le jour, la nuit ; pas une heure, pas une minute pas une seconde, où l’eau n’ait lentement tout envahi.

   Personne n’y avait prêté attention au début, c’était désagréable, mais pas insupportable. Pourtant, ce n’était que le commencement.  Comme une entrée tranquille dans la mer, où l’on a pied un certain temps, pour brutalement couler si on ne nage pas. La terre, gorgée s’était mise à vomir, les flaques devenaient des lacs, les rivières élargissaient de plus en plus leur estuaires, inondant inexorablement leurs berges, le sol était devenu mou et les arbres étaient tombés. Certaines espèces avaient pourri, jaunissant tout d’abord par les feuilles, mais c’était l’hiver, on ne s’en était pas rendu compte. D'autres avaient disparu, emportées par les flots. Les toitures qui fuyaient avaient accaparé toute l’attention. L’eau n’était plus potable, à force de charrier trop vite, trop impétueusement, les autres liquides auxquels elle était mêlée ; il y avait eu des intoxications, des morts, partout on parait aux urgences : digues qui cèdent, envahissement des terres, installations industrielles mises hors d'usage par l'eau, ravageant tout. L'actualité n'était plus occupée que par les diverses conséquences de ce bouleversement incompréhensible et dévastateur.

   Pendant ce temps, le corps s’était progressivement adapté. On avait dû modifier les vêtements…

   Dans les tous premiers temps, les bulletins météo présentaient d’optimistes personnes au rictus figé, qui expliquaient à grand renfort de bras et de nuages tourbillonnants qu’il allait pleuvoir, bien sûr, encore, mais qu’il y aurait tout de même l’espoir d’un peu de soleil, de quelques secondes de beau temps, d’une pincée de chaleur, d’un soupçon de douceur sèche. Cependant, il avait bien fallu constater que la même annonce quotidienne avait conduit à un rapide et inexorable désintérêt de la population pour des nouvelles qui ne changeaient pas, des tableaux identiques, et des mensonges de moins en moins crédibles. On avait supprimé ces programmes. Cela, c'était juste avant qu'il n'existe plus de télévision nulle part.

   De toute façon, la seule vraie certitude était qu’il allait pleuvoir tout le temps. Aux hommes qui se plaignaient encore, on disait qu'ils avaient été prévenus, le réchauffement climatique provoquait la montée des océans. Les terres émergées seraient de moins en moins nombreuses et la population, en revanche, elle, continuerait de croître. En réalité, personne, réellement personne, n’avait compris que l’eau ne ferait pas qu'envahir les rivages, mais qu’elle serait omniprésente, parce que c’était du ciel qu’elle viendrait. En conséquence, la foule avait migré de plus en plus haut, vers des terres de moins en moins sèches.  L’espace habitable rétrécissait comme une peau de chagrin, l’architecture changeait.

Dans les jours de grande lassitude, on se disait que, quand les banquises auraient achevé de fondre, le climat, alors, devrait bien finir par se stabiliser. Mais il ne l’avait pas fait.  Comme une femme qui pleure de fatigue, d’épuisement, de résignation et qui, une fois lancée, ne peut plus s’arrêter, ne sachant plus que pleurer, rien d'autre, le ciel ne cessait de suinter. Une génération après l'autre, du fait de cette humidité constante et de son contact omniprésent sur la peau humaine, la morphologie humaine avait commencé à muter. De lentes modifications étaient apparues.  On s’était émerveillé des premiers enfants nés avec une chevelure ressemblant davantage à de souples et lisses écailles flottantes qu’à des cheveux traditionnels. Plus tard, on s’y était habitué. Quand un bébé à la peau céladon et humide en permanence, qui pouvait respirer par les pores de son épiderme, avait vu le jour, les parents avaient trouvé le premier prétexte pour en confier la garde à d’autres, écœurés. Et puis, avec le temps, on n’y prêta plus attention. Ces modifications génétiques apparaissaient sans uniformité, parfois ponctuellement, parfois durablement. D’autres bouleversements atteignaient des populations plus largement, sans que les scientifiques pussent prédire ou anticiper le moindre de ces changements, ni selon l’ethnie, ni selon les aires géographiques occupées. Le seul facteur constant résidait dans les différences corporelles entre les habitants des marais saumâtres et ceux qui côtoyaient les eaux douces. Les premiers étant beaucoup plus colorés que les seconds, plus chatoyants, plus beaux. Si tant est qu’on puisse qualifier de beaux les êtres étranges qu’ils étaient devenus. Les humanoïdes des montagnes avaient constaté que leurs enfants naissaient avec des ventouses aux membres supérieurs, ce qui leur permettait d'adhérer aux rochers toujours glissants, tandis que ceux qui vivaient en bordure de deltas, dans les zones marécageuses, avaient les extrémités largement palmées. Les os de tous s’étaient transformés, plus lourds, plus rigides, affectés de rhumatismes endémiques, et certains avaient vu, au-dessus de leurs yeux pousser des excroissances osseuses destinées à protéger les orbites de l’eau qui  y coulait en permanence. Le monde d’autrefois n’était qu’un souvenir lointain et mort, perdu irrémédiablement. Les hommes s’étaient progressivement isolés.  D’île en île, on avait adopté des coutumes spécifiques en rapport avec les microclimats et les aliments disponibles ; la langue avait évolué en des centaines de dialectes. Les communications s’étaient faites mécaniquement et les échanges commerciaux ne se pratiquaient plus sur de longues distances. L'électricité avait quasiment disparu. L’eau avait tout ramolli, tout usé.

 Les êtres vivants allaient du jour au lendemain, sans attente, sans envie, à la merci du plus fort, du plus grand, du plus belliqueux. Et puis le temps avait passé, certaines technologies avaient disparu, oubliées, d’autres étaient nées ; les frontières étaient autres, les provinces avaient remplacé les pays, il n’y avait plus de voitures, ou presque, mais les bateaux étaient nombreux et somptueux.  On s’en servait aussi bien pour aller et venir, que pour y vivre, bien qu’on sache très peu de choses sur ce qui se passait sous la mer. S'étendant, elle s'était elle aussi modifiée. Une forme de curiosité était morte, on s’adaptait au jour le jour, et on oubliait la veille comme le lendemain. Bien des embarcations partaient et ne revenaient pas, perdues dans un monde inconnu, mais l’homme était devenu fataliste.

Marc Bonnant

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Quand je m’observe écrivant, j’ai en mémoire les mots de ceux qui, s’étant pareillement observés à l’ouvrage, avaient conclu que l’écriture n’était pas une action naturelle, qu’elle requérait de la contrainte et du renoncement, qu’elle situait l’homme entre l’abîme du dehors et celui du dedans, un enfer dichotome face auquel il apparaît si vulnérable qu’un vertige suffirait à le perdre. Quelle curieuse pulsion, quelle énergie délétère l’encourage-t-elle à affronter les gouffres ? Le goût du défi ? Celui du péril ? Ou simplement la curiosité… « J’écris pour me parcourir », disait Michaux, en précisant que « c’est là l’aventure d’être en vie ». Concédant à la lumière un peu de sa nuit intérieure, celui qui écrit se réacquiert au fil des mots, exhumant un langage enfoui dont l’immense variété donne à croire que l’espace du dedans, à l’échelle des mondes borgésiens, est infiniment plus vaste que celui du dehors

Rencontre

J'ai la chance, par Musanostra, de lire tous les ans les nouvelles de candidats au prix, organisé par cette association. Curieusement, et contrairement à mes attentes, la nature des textes et leur qualité sont très différentes  (meilleure, sans contest) de la nature des tapuscrits que je reçois par ma maison d'édition. Le texte court est un art difficile, il demande en peu de pages, une concentration de la fable, une densification des situations, et une maîtrise du style, lequel ne peut souffrir en si peu de lignes, du moindre relâchement. Deux textes m'ont particulièrement retenue, et sans que je sache si mon avis a été partagé par d'autres j'ai eu un véritable coup de cœur pour le premier d'entre eux, lequel après enquête provient d'un auteur que je ne connaissais pas: Marc Bonnant. Style très soigné. Un littéraire à n'en pas douter, avec ce que cela comporte de préciosité et de contemplation de soi-même. Donc quand enfin ce récit anonyme est identifié je me suis rendue sur un des plus beaux blogs que j'ai vu et lu. Magnifique présentation, sobriété du skin qui met le texte en valeur sans l'étouffer et belle teneur du propos. À mon sens, ce que j'ai lu de mieux ces derniers temps. Voici en chapeau la présentation de l'auteur par lui-même.

Oui, monsieur Bonnant, un enfer dichotome, ou l'infiniment petit devient infiniment grand. Belle approche que la vôtre !!!. À un détail près cependant, me semble-t-il bien modestement : le monde n'est pas en moi. Il est devant moi et j'aurais bien peu de choses à dire, si c'était au-dessus de mes propres précipices que je vole constamment. Moi qui vous ai lu, je voudrais vous dire: ne vous observez pas écrivant... Écrivez ! Vous le faites bien. Écrire est une exhibition qui s'assume, ne faisons pas des lecteurs des voyeurs, et ne sacrifions pas dans l'arène des vanités d'absurdes Spartacus. Je ne veux pas être l'esclave de moi-même et encore moins de mes démons. Peut-être juste celle de mes exigences. Les votres sont très hautes et je m'en réjouis.

En tout état de cause, visitez ce site, et lisez cet homme.

http://www.marcbonnant.com/blog/auteur/

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