Journée littéraire avec Musanostra

Bastia a de la chance, les Bastiais  ont de la chance, et ils la méritent

 Vers la fin du XIX e siècle, de riches corses, partis pour faire fortune dans les colonies, rentrèrent chez eux et y batirent des palais à la mode italienne, plus beaux les uns que les autres, joyaux nichés à flancs de montagne, dans le cap. C'est dans l'un d'entre eux (chez Madame Carrega, une bonifacienne) que Musanotrea a reçu Gregoire Delcourt, l'écrivain de la famille. J'ai eu le bonheur de faire partie de ce moment. (voir les videos sur musanostra.fr). Tout a débuté par un délicieux repas sous de somptueux plafonds, argenterie, vins en carafes. Puis au premier, nous avons sacrifié à la cérémonie propitiatoire des larres livresques. Comme à l'ordinaire, on repart la tête pleine d'envies de lectures, des fiches parfaites, des enthousiasmes qui ne désarment pas. C'est plus qu'un bonheur, ces rencontres, c'est une stimulation, et la joie de rendontrer des personnes qu'on aime aimer. Bénédicte Savelli, Marie France Bereni, Marie, Raymond May(dont vous trouverez les textes ici) . Monsieur Delcourt est un grand monsieur, plein d'esprit, plein de facétie, un bon convive, une jolie personne. Marc Bonnant se trouvait là aussi, ainsi que l'auteure de "Et l'odeur des narcisses"Marie Casanova. Cela fait de la route, certes, en venant du Sud, mais quels contacts stimulants, vivifiants....

Lors de la rencontre du 28 janvier dans le Cap, Ivana Polisini a énoncé qu’elle tenait pour accompli que tout écrivain est avant tout un grand égocentrique. Cela me semble si contraire à la nature même de l’écrivain, que j’ai choisi d’y répondre plus longuement ici :

Qu’est ce qu’un égocentrique ? Deego (« moi », « je ») et centrum (« aiguillon », « centre »)., cela signifie donc : « se centrer sur soi ». Soit donc ramener tout à soi. Je prétends ici que le cas ne fait pas la règle, que si l’écriture peut être pour certain un fait d’égotisme, l’égocentrisme ne peut faire que le biographe, pas l’écrivain, et que s’il y une part de narcissisme dans tout processus créatif, celui-ci doit s’effacer obligatoirement pour la réception de l’œuvre.

L’écrivain est celui qui a pouvoir de création par les mots, celui qui met au monde, un monde, des mondes n’existant que par la plume. Mais même en recopiant le monde, il intercale un point de vue, et de ce fait est créateur d’un monde second, lequel n’est pas plus vrai que la pipe de Magritte. Ainsi, s’il ramène bien le monde à lui, il est obligé pour être ce qu’il est, de le renvoyer ensuite… au monde. Car comme le dit Nizan (article Gide) la création littéraire suppose des échanges humains. L’écrivain ne prétend pas, comme le petit enfant égocentriste, que la lune le suit, l’écrivain tente de cueillir tous les reflets de la lune, d’en faire un bouquet et de l’offrir ensuite. L’égocentriste prend, se nourrit de soi, s’accorde un intérêt sans comparaison avec celui qu’il porte aux autres. Or justement l’écrivain est passionné des autres, il les suit, les flaire, les renifle, les croque, les copie, les recopie, les invente, et traque sans repos toutes les manifestations de l’autre qu’il tente de comprendre. Compréhension sociale, psychologique, historique. L’autre est une question à laquelle il passe sa vie à répondre. L’égocentriste nie l’autre, l’écrivain le survalorise, le surinvestit, le craint.

L’écriture de soi existe, mais est une écriture limitée, même si elle peut prendre plusieurs formes : celle de la narration autobiographique, quand mon « je » a assez de valeurs pour moi pour valoir une rétrospective, alors j’estime que « je » a valeur d’exemple (à tort ou à raison), celle de la multiplication des « je » fictifs, quand je décline des clones de moi dans des personnages doubles qui posent à l’infini les questions et les réponses qui sont les miennes ‘(type romantique) mais comme l’histoire l’a largement prouvé, cette écriture se cogne vite le front à ses limites. La question est : « Suis-je capable de créer des personnages qui ne sont pas moi ? J’ose dire que oui, heureusement, Balzac n’a jamais eu d’enfants, il a cependant écrit des pages remarquables sur les affres des jeunes mamans. Un bon écrivain étant surement celui qui parvient à la meilleure compréhension et à la meilleure cohérence d’un personnage de fiction.

Le lecteur est lui, en revanche égocentrique, car il ne s’investit dans une lecture que quand l’illusion référentielle a fonctionné assez pour que l’identification avec un personnage ait joué et qu’il puisse se « retrouver » dans la lecture. Les écrivains du Nouveau Roman ont eu l’occasion de tester la difficulté à trouver un lectorat (non investi dans une expérience réservée aux « Happy Fews » détenant les codes et s’amusant à les rompre), une fois cette illusion refusée.

Un écrivain c’est un personnage dont l’hypersensibilité au monde, lui fait emmagasiner dans sa bibliothèque personnelle des multitudes de flux, qui à un moment donné n’ont pas pu s’évacuer. Il y a souvent dans l’écrivain, quelqu’un à qui on a refusé le droit à la parole. Il faut du silence pour faire l’écrivain. Ensuite, le paradoxe : cet être su silence, de plume et de mots muets, qui prend la parole et qui doit expliquer. Maladresse pour certains, intermittents du spectacle d’autres. Tous abritant au fond, un enfant réfugié dans un coin, qui se bat avec un bouclier, sur lequel est écrit : « écrivain ».

L’écrivain fascine, le courrier que l’on adresse commence poliment et puis à passer trois cents pages avec une personne, on pense qu’on est amis, que le gratteur de papier vous connait, il vous a touché, il vous appartient comme vous avez eu le sentiment de lui appartenir. Alors on l’aime, ou on le hait. On cherche quand on le voit dans sa normalité, dans sa banalité où réside le secret des mondes qu’il accouche. On oublie que le violoncelliste, le pianiste, le peintre, le menuisier sont des ouvriers, qu’ils pratiquent un métier. Ecrire est un métier.

Non Ivana, je ne crois pas l’écrivain égocentrique, du moins, comme l’humain il peut l’être parfois mais les deux mots ne sont pas synonymes, et puis savez-vous, dès l’instant où l’on réécrit une scène, même celle de sa vie, ce n’est plus vrai, c’est une fiction, « je » est un autre, que l’écrivain pousse au loin.

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