La chaine dorée du perroquet de toutes les couleurs

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L’ego, l’écrivain, le monde...

 

Des mois de silence, avec un stylo et des poissons rouges frissonnant dans les bassins, des nénuphars gonflés d’une mauvaise vie, et la plainte du gravier quand il est écrasé. Et puis le retour à l’extérieur, les autres, le mouvement, Face Book...

Des amis ont vieilli, certains ont grandi, ils sont devenus ce qu’ils devaient être, et peut-être, enfin apaisés, peuvent-ils enfin parler des autres, s’intéresser aux autres, aller à la rencontre d’une autre pensée, d’un autre univers. D’autres au contraire, comme ces perroquets attachés à la chaîne qui les retient sur leur perchoir dérisoire, hurlent à pleine voix qu’ils existent, que leur parole est fantastique, qu’ils se déplacent, tapent dans le dos d’amis d’un jour qui ne servent qu’à fabriquer des photos dont on déduira qu’ils sont des écrivains, des écrivants, des gens qui comptent puisqu’ils fréquentent d’autres gens qui comptent, ils se caricaturent à l’infini comme une lessive qui cherche son logo. Et ils inondent. Entre deux gamines qui tirent leur philosophie de bons mots de stars à gros fessiers, on voit la valse rapide des gens ego. Machin parle ici aux côtés de trucs, Machin signe à Trifouillis les patates (excellent pour les nuls en géographie, la lecture de leurs pages fait découvrir un nombre infini de petits bleds charmants qui inspirent le week-end gastronomique et crapuleux) Machin n’en finit plus de disserter sur son double fictionnel, son chef d’œuvre, phrases qui s’ajoutent aux phrases jusqu’à la nausée, jusqu’à l’envie de silence, et « si t’es une meuf, t’as du shampoing » se superpose, coupe la logorrhée, parce que quelque part dans la masse des amis qu’on ne connaît pas traîne une petite cagole qui vous souhaite votre anniversaire en le pensant sincèrement. Et finalement ce n’est ni moins vrai, ni plus stupide, c’est juste moins bien dit. 

Et puis, et puis quand même, il y a les autres, si d’aventure, on n’a pas envie de fermer pour la troisième fois cette caverne venteuse où on s’invente une vie en guettant les « j’aime » comme on le faisait des notes convenables dans le bulletin trimestriel (éternelle soumission volontaire au jugement et à l’autre, car se montrer, n’était-ce pas se soumettre ?), on croise de véritables informations, des jeunes gens qui timidement et doucement, proposent leurs poèmes, leurs dessins, en s’excusant presque, on croise ceux qui gardent leur sensibilité pour leurs livres et qui ne proposent que ce qu’ils ont envie de partager, la fulgurance étincelante d’une beauté ou d’un bonheur qui existe, puisqu’il est là, ils ont besoin de se convaincre, et c’est touchant. On croise des gens qu’on a croisés, mais pas assez, on croise des gens qui vivent loin de vous et qu’on n’ose interpeller, mais qu’on aime à voir vivre, quelque part, et vieillir, et embellir. Ces gens heureux ne sont pas bavards, ils ne sont pas attachés à leur perchoir, ils volent...

Il y a deux catégories de personnes, il y a ceux qui vous donnent ou qui vous rendent les mots, qui vous font vibrer, rire, pleurer, exister et dont les livres ne se referment jamais, dont la petite musique tremble toujours au fond de votre cœur, parce qu’ils vivent sur la faille tellurique et comme les diapasons, il suffit d’un souffle pour de nouveau les entendre. Et ceux qui vous empêchent de penser, hurlant au porte-voix combien ils sont grands et magnifiques, admirables. Dérisoires perroquets si jolis dans leurs plumages chamarrés, mais dont la voix acre psittacise à l’infini un mot unique : » je ».

Les autres trop souvent ne sont que nos marches — pieds, on choisit l’escalier suivant, pour se hisser grâce à la main tendue, puis un autre et un autre encore. Et à chaque marche on se photographie, « C’est moi ça ? Je suis trop émue, roo, mais que je suis donc trop beau ! » Ou alors, on rencontre, et on aime, et on vibre, et on rit et on pleure, et peut être avance-t-on, ou alors pas, Julien Gracq qui est resté toute sa vie fidèle aux éditions Corti, qui n’a jamais présenté un prix, et qui vivait retiré du monde était géographe. Il avait pris de ce fait la mesure du monde et de sa propre taille. Et il se taisait, prenait peu de photo, recevait peu. Il est resté l’un des plus grands écrivains du XX. D’autres, comme Sartre, de Beauvoir qui n’ont cessé de s’agiter et de travailler sans repos à leur propre gloire, ont surtout fait les affaires d’un célèbre cafetier. 

On a quand on est jeune, quand on débute en écriture, une sensibilité à fleur de peau, l’envie de ne couper aucun mot, une copia frémissante, qu’on s’interdit ensuite, où on se mécanise de plus en plus. Laissons vibrer les plumes dans des livres qu’on a le droit d’ouvrir, ou pas, et ne nous vendons pas comme des lessives en photographiant sans cesse les chaussettes humaines qu’on a essorées en passant. Laissons les gens qui en font le métier, à la radio, à la télé, dans leurs blogs et dans leurs lignes, raconter nos livres, et dire s’il le faut, qu’ils n’aiment pas. Merci à tous ceux qui prennent le temps d’entrer dans ma maison, et à tous ceux qui m’inspirent, à tous ceux qui portent un univers en eux, qui ne se mettent pas en scène, qui ne se battent pas pour des causes qui n’ont d’autre but que de voir citer leur nom, qui ne se nomment pas que pour s'émerveiller d'eux-mêmes, qui ne se donnent pas eux-même le titre d’auteur, de peur qu’on ne le leur donne. 

 

« Et j’aimais ce moment-là partir sur les routes, et laisser mon cerveau se remplir d’images, de couleurs et de sons, j’aimais sentir l’air me fouetter le visage, j’amais remplir mon vide par des sensations... »

V.Troussier « Envole-toi octobre »

humeur sensibilité jour etc

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