"La honte en héritage" premier extrait

Chapitre 1 ​« N’écris pas ! » dit le poème, « c’est entendre le ciel sans y monter jamais ». Marceline Desborde-Valmore.   ​Tu es loin, et je ne vis que dans le souvenir de toi. Mais moi, je ne veux pas te dire : n’écris pas. Oh non ! garde vivant, au contraire, le lien fragile de notre rencontre, par la trace fragile de tes mots ! Laisse-moi croire que tu es près de moi encore, même si je sais que ce n’est pas le cas. J’ai gardé le murmure de ta voix dans mon cœur, j’ai gardé la chaleur de tes doigts dans le frisson de ma peau, définitivement nue, puisqu’elle est privée de toi. Je ne peux que murmurer, sans succès : « Écris-moi ! » ​Tu sais que tu ne la posteras pas, cette lettre que tu as déjà recommencée cent fois. Tu ne parviendras même pas à la finir, parce que tu t’affoleras de souvenirs, et les larmes te brouilleront les yeux. Tu en tireras un plaisir amer, de la même eau que celle qui te fait écouter ce passage si doux de la neuvième symphonie de Beethoven, avant que les contrebasses ne répondent aux clarinettes, et que son image ne s’imprime sur ta mémoire comme unique horizon. Non, tu n’écriras pas plus, que tu n’appelleras, au motif que tu préfères DEMEURER un rêve heureux, plutôt que d’être une pesante réalité. Alors, tu n’écriras pas, toi, espérant qu’elle le fasse, elle, murée dans ce silence de coton, de cire et de cordes, qui te fait si mal pourtant. D’autres l’ont dit avant toi et mieux que toi: « C’est entendre le ciel sans y monter jamais. » Toi, tu le crois, tu n’y monteras pas. Tu ne la lui posteras pas, non plus, parce qu’il persiste au fond de toi, cette amertume commune à tous ceux qui ont vécu le pervers sentiment d’injustice, qui n’en ont pas été lavés, et qui ruminent sombrement, même quand ils sourient, ce qui ne t’arrive plus guère, cependant. Il faudrait, penses-tu, qu’elle vienne à toi, ce n’est pas à toi d’agir, pas maintenant, pas après ce que vous avez vécu. Tu es en colère, et finalement tu la déchires, ta belle lettre blanche, qui t’a pris tant de temps, tu la déchires alors que tu aurais aimé la relire, pour te lire en elle – ce plaisir du miroir – te retrouver aussi beau que quand tu l’as écrite. Mais tant pis, c’est trop tard, tu balayes. C’est ce que qu’on appelle la vie. ​Il était à peine six heures ce matin, quand tu t’es levé. Exactement comme tous les matins. Six heures, pas plus, pas moins. Tu t’es déplié lourdement, basculant le poids de ton corps sur le côté gauche du lit ; tu as posé tes pieds par terre, tu as attendu, quelques instants chahutés, que la tempête du sang chaviré s’apaise en toi, puis tu t’es levé. Il était six heures cinq. Comme tous les matins. Au troisième pas, ton articulation a craqué, ton genou chante toujours son air sec au coin du lit, qu’il salue en un rituel jamais démenti. Et le poids de tes pas suivants a été plus lourd. Tu es arrivé à la porte et ta main gauche s’est posée sur le mur, tandis que la droite actionnait la clenche. Tu as découvert ta maison comme une maison nouvelle, et tu as constaté que le couloir était encore frais du matin trop vert, dans lequel traînaient des ombres nocturnes, se laissant surprendre par la lumière. Elles te sont familières, tu aimes à être leur première compagnie. Tu te diriges vers la cuisine, attentif à ce jour nouveau, mais pas plus que cela. Tu as la curiosité du sable pour la vague qui le façonne. Comme tous les matins, chien, chats et oiseaux s’agitent à ton approche sur la terrasse. Tu fais trois pas encore, jusqu’aux sacs de graines, petites ou grandes qui les nourriront, tu verses, allant d’une écuelle à l’autre, sans pas inutiles, puisque tu as déjà allumé la machine à café, dont le ronflement incantatoire participe à la liturgie du moment. Tu ouvres alors lentement les volets sur la nuit qui s’éloigne, et tu t’assois. Tu es ce poids qui afflige la chaise, tu es cette main sur le bois taché, tu es ce souffle dans la cuisine vide, et tu ne sers à rien. La hampe de glycine s’est infiltrée sans la faille du mur, qu’elle parviendra patiemment à fendre. Une si petite pousse ! Tu t’en émerveilles et le déplores cependant, car elle est l’image de cet univers qui est le tien et où tout semble immuable, alors que les actions les plus lentes, les plus minuscules, le sapent et le minent. Ton regard est porté à l’intérieur de toi, ce que tu vois n’est qu’un écho, énumérant, constatant, comparant : ton univers, c’est toi. Tu ne t’aimes pas. Voilà ta seule constante et ta seule vérité. Tu prends un soin méticuleux à chacun de tes gestes, en mesurant la précision et la rondeur, comme l’enfant muni d’un petit anneau, qui suit les méandres d’un tuyau, sans avoir le droit de le toucher. Tu sais que ta vie n’est plus que cette ossature sèche de mouvements successifs, que tu ne songes même plus à appeler existence. Tu sais que prendre ton temps est la seule façon de le perdre, car les actions accomplies trop vite te laissent nu et immobile sur la rive de l’inaction. La succession des heures est un abîme d'ennui et de solitude. Depuis son départ, il arrive que la veille déjà, tu places sur la table le set, le bol, la cuillère du petit-déjeuner, et ces derniers temps parfois même, sur un plateau, l’assiette, le verre, les couverts et le sel de midi. Comme si le temps était une plaine incertaine, pour laquelle il fallait une carte, des balises, des bornes, des frontières, des stations et des terre-pleins, afin d’être sûr d’arriver à l'instant prochain. Tu as rendez-vous avec ta fourchette et ton assiette. Ce sont des machettes qui taillent ta route, dans la jungle de ta vie. Ne sois pas en retard. Tout est devenu rituel. Quotidien, machinal, ordinaire, cérémoniel, mausolée, crypte, hypogée, sépulture, tombe. Couvercle refermé sur ta tête qui n’a plus rien de vivant, futur disparu et qui le sait, apnée de cette vie qui n’en est pas, et qui attend d’expulser ce souffle qui étreint la poitrine. Déjà mort. Les objets hurlent des messages, que tu es seul à entendre et qui t’assourdissent. Ils sont les métaphores des moments passés avec elle, avec eux, alors qu’hier encore ils s’inscrivaient silencieusement dans le décor chamarré de ta vie, invisibles, inutiles à ton bonheur. Ce temps n’est plus, tu n’arrives plus à les faire taire, tandis qu’ils font naître des ombres douloureuses. Tu les détestes d’un amour ardent. Quand, il y a deux jours, le chat a cassé cette assiette de porcelaine blanche à fleurs jaunes, à peine ébréchée, pas encore jaunie à l’endroit de son viol, tu as pleuré, comme si tu enterrais avec elle la minute de bonheur qu’elle avait contenue. Ta peau de chagrin a la forme d’un magasin d’antiquités, dont tu n’es qu’une pièce supplémentaire. Rien n’a changé, rien n’a bougé et pourtant rien n’est pareil : temps trompeur, fallacieux mensonge, magicien misérable, bonimenteur volubile et silencieux. Le palmier en pot frappe inlassablement à la fenêtre de ses griffes tendues ; le robinet est enrhumé ; il y a toujours ce même grondement de la conduite cacochyme quand tu ouvres l’eau chaude… Tu t’es surpris à vouloir préparer du thé, mais il n’y a plus de thé, il n’y a plus de filtre ; tu n’en as pas racheté, car elle n’en boira plus. La rancune fermente et sourd de toi comme un suint. Se densifiant, se nourrissant, s’agglutinant de ta solitude et de ta peine. Elle est loin, elle est loin et tu es seul. ​Tu es seul. ​Tu es plus seul que seul, car elle t’avait tout donné, et puis tout repris. ​Le corps est une machine, il lui suffit d’une impulsion. Il s’ébranle comme une avalanche le long de la ligne de plus faible pente. Tu aurais souhaité ne pas subir la loi générale, tu aurais souhaité que pour toi cela soit moins facile, te distinguer. Tu aimerais qu’il porte les stigmates de ta douleur, de ta souffrance, de ta solitude, de ton effroi d’enfant seul dans le noir qui crie et qui craint ce qui se cache dans le placard. Tu voudrais t’exposer comme le Christ, nu et sanglant, éternellement, prouvant ainsi, hystérique, que tu n’es plus vivant, que le cœur de ton âme est resté enroché à son regard. Il est trop tard, tu ne cherches plus de sympathie ni d’ami… La goutte sur l’évier est tombée. Ou était-ce une larme ?

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