Lara

Atelier repineEn vous faisant partager l’histoire de Lara, c’est plus qu’une simple histoire d’amour que je vous livre, c’est une part de ma mythologie personnelle. Nous nous constituons tous à partir de modèles, de référents de toutes sortes, qui nous permettent de nous projeter dans l’avenir. Il arrive que nous voulions être autres, et certaines personnes sont destinées à attirer la lumière ; Lara était de celles-là.

Je me souviens de la toute première fois où je l’ai vue. Nous étions dans la classe de dessin et le modèle nu était assis sur l’estrade entourée de tables, sur lesquelles nous nous concentrions. Le cours de dessin concluait la journée et, en hivers surtout, il y régnait une sorte d’intimité paisible que j’aimais particulièrement. Les pauses étaient relativement courtes, il fallait de la concentration ou de la technique pour parvenir à résultat qui ne soit pas trop honteux. Ce soir-là, j’aimais tout particulièrement ma vie.  L’odeur des papiers, des peintures, l’intimité tranquille et passionnée de la salle… J’étais entourée de Louis à ma gauche et de Sonia, dont personne n’aurait pu deviner la grossesse, sous la table haute, et les jupons de couleur. Louis, c’était le dieu de l’année, celui dont tous les étudiants de cette promotion subissaient l’influence. Il était grand, blond, ses cheveux longs flottaient librement sur ses épaules sans que sa virilité n’en soit affectée. Il n’était pas seulement beau, il était différent. Son père diplomate l’avait traîné avec lui à travers l’Italie, il avait vu et touché du doigt quelques-uns des chefs-d’œuvre du monde et un peu de la lueur des étoiles était restée collé dans ses yeux. Il était un des rares parmi nous à avoir vraiment un style. Il ne se contentait pas de copier ce qu’il avait sous les yeux, il le réinventait, il se l’appropriait. Personne, quand nous accrochions nos œuvres au mur n’aurait hésité à le désigner comme auteur, sans qu’il lui soit nécessaire de signer. Cela agaçait les profs, plus de classicisme, plus de rigueur, moins d’orgueil clamaient-ils en barrant de grossiers traits rouges ses dessins. Pourtant, personne n’était moins orgueilleux que lui. Il possédait en lui une force tranquille qui le laissait imperturbable, même devant les reproches les plus déplaisants. 

Je n’avais pas ses qualités, j’apprenais par passion, mais je devais malheureusement reconnaître que mes moyens n’étaient pas à la hauteur de mes idées. Je me sentais souvent gauche, maladroite. Hélas, à ses côtés, c’était encore pire, j’avais tout simplement l’impression de n’avoir que des mains gauches sans pouce opposable. Je lui avais déjà renversé mes godets sur le bras, en allant rincer les pinceaux, marché sur les pieds, j’avais fait tomber mon chevalet, abîmant irrémédiablement mon travail et le sien par la même occasion, mais il avait toutes les patiences. Il avait même pris l’habitude d’anticiper certains de mes gestes pour prévenir les catastrophes. Il m’avait appris des bases qui me manquaient et me rassurait. Je crois qu’il avait ce don d’embellir les autres, il me rendait supportable à moi-même.

Sonia était mon amie. Menue, fragile, mais à qui rien ne faisait peur, elle était partie à Madrid faire les musées, et avait travaillé dur pour se payer le voyage ; j’ignore ce qu’elle a pu voir des grands maîtres, mais quand elle rentra, elle était enceinte. Elle prit la nouvelle avec philosophie, vivant sans l’aide de ses parents depuis quelques années déjà, elle subvenait à ses besoins en copiant des œuvres connues pour une galerie qui était spécialisée dans le créneau. Les « tournesols » de Van Gogh, les Tahitiennes, et autres iris n’avaient plus de secrets pour elle. Cela lui permettait de se payer un petit studio sous les toits qu’elle avait décoré avec imagination et dans lequel j’aimais me retrouver quand je le pouvais. Je vivais encore chez mes parents. Ils avaient tous deux une vie affective compliquée, chacun de leur côté, et n’attendaient de moi qu’une seule chose ? que je ne leur pose aucun problème.

C’était donc au cours de l’un de ces soirs d’hiver, où l’obscurité de l’extérieur renforce le sentiment de confort que l’on ressent quand on est à l’abri, alors que nous étions tous penchés sur une étude couchée, que Lara fit son apparition. Je me rappelle que le premier mot qui me vint à l’esprit fut « classe ». Cette fille avait une classe folle. Grande, mince, les cheveux en queue de cheval, noués lâchement, elle portait un twin-set et une jupe crayon qui juraient avec nos extravagances vestimentaires de rigueur et qui aurait pu paraitre ringarde sur n’importe qui d’autre. L’enseignant devait être au courant de ses particularités, car il ne signala pas l’incongruité de son retard, elle s’installa sans bruit, sortit son matériel avec efficacité et discrétion, s’enquit du temps de pause et nota l’heure, puis attendit le changement de mouvement en nous détaillant.

Elle ne nous regardait pas comme on cherche dans une foule un visage familier, ou comme un groupe d’êtres humains, mais pour le tableau que nous formions, comme si nous n’étions que des meubles décorant l’espace nu et un peu sombre de l’atelier sous les toits. Elle prit quelques croquis, jusqu’au moment où le modèle changea de position. Je n’aimais pas particulièrement l’atelier de nu. J’étais gênée par ces femmes et ces hommes qui se déshabillaient derrière le paravent, s’installant dans les positions les plus curieuses au gré des demandes des professeurs et dont l’immobilité me semblait agitée d’une foule de sentiments hostiles envers les nantis que nous étions, mais qui n’étaient que l’expression de mon mal-être devant la nudité d’autrui. Curieusement, et alors que le groupe que nous constituions s’étonnait difficilement, l’ arrivée  de Lara suspendit tous les gestes des personnes présentes. Louis avait levé la tête, et ce que je crus lire dans son regard me glaça le cœur. J’avais eu le temps de réaliser que les sentiments qu’il me portait relevaient davantage de la gentille responsabilité fraternelle que de quoi que ce soit de plus brûlant, mais comme il semblait en aller de même pour toutes les filles qu’il croisait, je m’y étais habitué. Il eut cependant pour la nouvelle arrivante, une étincelle si vivante, si animée, si curieuse, que j’eus l’impression que mon âme se brisait. Je n’avais pas vraiment l’esprit à ce que je faisais durant l’heure suivante. Le modèle me sembla osseux, la salle froide, le prof rigide, et Sonia très envahissante. Louis n’avait en rien modifié son attitude et il continuait à tracer sur ses feuilles des lignes parfaites, mais une tension dans son cou me prouvait qu’il luttait contre le désir de regarder ce qu’Elle faisait. 

Comme toutes les fins de séquence, Mercury fit ce que nous appelions : « la tournée assassine », barbouillant de rouge les membres avortés, les corps torturés dans des positions grotesques, montrant le laid, exhibant le ridicule au grand dam de son auteur, pour agrafer quelques réussites du jour sur le panneau qui était notre Graal personnel. Je n’avais jamais réussi à être affiché une seule fois, par contre, j’étais souvent celle dont on riait. Ce jour-là n’y fit pas défaut. 

— Ah ! Mademoiselle Fortin n’a pas suivi la même séance que nous aujourd’hui, elle a pris le parti de dessiner des pensionnaires de zoo. Voici le singe, avec ses bras démesurés, ses petites jambes arquées… Mademoiselle Fortin, le jour où un homme vous prendra contre lui, espérons qu’il aura les bras qui ne feront pas trois fois le tour de cotre taille, vous risqueriez d’avoir des problèmes pour vous démêler…

Il y eut quelques rires serviles, j’y étais habituée, mais la présence de la nouvelle me mortifiait. Louis comme d’habitude ne reçut aucun commentaire, Sonia vit un des ses nus couchés accrochés, et puis enfin, après quelques autres commentaires acerbes, il vint voir ce que Lara avait fait. Nous reçûmes tous le choc de sa surprise qu’il n’eut pas le temps de cacher. Ce n’était pas un être méchant, mais il était très imbu de sa personne, aussi louer l’autre lui était-il souvent difficile. Nous vîmes l’incrédulité dans ses yeux, la curiosité aussi. Il n’y avait que deux feuilles. Il s’en saisit et alla les punaiser toutes deux.

— Je ne ferais aucun commentaire, je vous laisse juge… Dit-il, et sur ces paroles, il s’écarta pour que nous puissions voir.

La plupart d’entre nous travaillions au fusain, ou du moins à la mine grasse et nous servions beaucoup de l’estompe, ce qui dans un laps de temps aussi court nous semblait une technique plus facile. Elle, travaillait à la pointe sèche et au pinceau à l’encre. Le trait était un ballet dans l’espace, et parfois, quand la lumière frappait la peau à certains endroits, elle laissait un blanc qui ne nous empêchait cependant pas de voir la ligne. L’évidence de la maîtrise était aveuglante, mais il n’y avait pas que cela. Elle n’avait en si peu de temps, pas croqué que le modèle, nous étions tous présents. Quelques lignes, quelques points, et tout y était. Le caractère besogneux de Martin, qui tenait son ébauche comme un prisonnier son écuelle, l’air absent de Joëlle, qui semblait venir d’une autre planète, Sonia, concentrée, moi, insignifiante, et dominant la scène, l’éclatante beauté de Louis.

Ce n’était pas la première fois que nous nous sentions minables, ramenés à notre réalité d’arpète besogneux, mais jamais encore nous n’avions été écrasés de cette façon. Le second dessin, plus rapide, était plus affolant encore parce qu’en disant moins, il montrait la sureté des lignes absolue de la construction, et l’œil parfait de l’auteur. Personne ne fit aucun commentaire. Nous sommes allés nous laver les mains dans les lavabos tachés de couleur, avons remisé ce qui restait sur place dans les casiers, et rangées nos affaires. Elle portait un carton en dessin en cuir. Nous n’en avions jamais vu, et ses crayons étaient enroulés, dans un porte-pinceau comme ceux qu’on voit dans les films sur la vie de peintres florentins. Louis s’approcha, je ne sais pas ce qu’il lui dit, mais au sourire qu’elle lui rendit, je sus qu’il était déjà trop tard.

Je n’ai jamais été très douée pour choisir mes vêtements, achetant des pièces que j’avais trouvées jolies sur d’autres personnes, sans me demander si ma morphologie s’y prêtait, maladroite souvent, tentant par des excès d’originalité de masquer mes déficiences. Le fait est que je manquais de confiance en moi. Sonia m’aidait, mais Sonia se faisait des robes dans ses rideaux, ce n’était pas forcément une référence. Bref, fagotée comme à l’habitude, je me rendais chez elle pour tuer le temps, comme souvent.

Elle avait décidé ce samedi-là qu’une promenade au bord de l’eau lui ferait du bien, elle en profiterait pour faire ses exercices de respiration, je m’étais dit de mon côté qu’il y aurait bien une tête un peu spéciale à croquer, nous étions parties ensemble et marchions depuis une petite heure quand nous fûmes attirées dans un chemin, par une musique inhabituelle. La promenade longeait le bord de l’eau très joliment paysagé, à la fois bucolique et moderne. Le morceau était baroque, joué avec enthousiasme, il y avait des applaudissements, la curiosité nous gagna et nous nous dirigeâmes vers l’endroit d’où provenait le bruit.

Ils étaient quatre, deux filles, deux garçons, qui composaient un quatuor à cordes. Ils étaient merveilleux, vêtus de blanc sur le décor vert du parc, jeunes, beaux, plein de vie. Ils enchaînaient un morceau sur l’autre, se regardant, ne voyant qu’eux, s’amusant, et tous ceux qui s’étaient avancés, subjugués, ne sachant s’ils devaient jeter une pièce ou si on leur offrait là une sorte de communion, ne pouvaient aller plus loin, les regardant avec la conviction qu’ils touchaient un instant de bonheur.

Je ne connaissais pas le grand brun ni sa compagne, mais je connaissais par contre parfaitement les autres, les deux violons : Lara et Louis. Sonia elle-même en resta bouche bée.

— Il joue du violon, Louis ? dit-elle. Je n’en savais rien.

— On savait quoi au juste sur lui ! Répondis-je avec amertume.

Ils étaient merveilleux. Aussi beaux et charismatiques l’un que l’autre, envoutés et envoutant, je voyais que je n’étais pas la seule à qui ils produisaient cet effet. Nous restâmes là, comme deux bûches, statufiées, ils ne nous virent même pas. J’entendis une dame dire qu’ils ne faisaient pas la manche, ils répétaient un spectacle pour le théâtre de verdure, une autre murmura qu’elle aimerait avoir des enfants comme ça. Est-ce que je rêvais, mais j’eus l’impression que les coups d’œil lancés à mes pataugas et mon pantalon bariolé étaient un peu méprisants. Le groupe s’était arrêté, incliné en riant et était reparti vers la sortie du parc, une discussion les animait, ils étaient légers comme des bulles irisées.  Lara seule avait remis son violon au menton et se lançait dans une aria étourdissante, comme pour prouver quelque chose, les autres applaudirent, et ils finirent par se perdre entre les arbres. Au moment où je vous parle, cette image de Lara, le violon à l’épaule, en robe blanche, ses longs cheveux à la Botticelli déployés sur les épaules, environnée d’admiration et de musique, me hante encore les prunelles. Jamais de ma vie, je n’ai à ce point envié quelqu’un d’autre comme ce jour-là.

Les cours reprirent, ils étaient l’un à côté de l’autre en permanence, se stimulant l’un l’autre d’une façon telle que nous avions tous l’impression que le monde s’était séparé en deux parties. Le paradis où ils vivaient, et notre purgatoire. Sonia arriva au terme de sa grossesse. Curieusement le Madrilène inconnu qui était responsable de sa grossesse fit son apparition, avec son accent délicieux. Il avait cherché à la retrouver, ne savait rien de la situation, en était enchanté et avait décidé de la ramener elle et le bébé, chez lui. Il était de bonne foi, sincère, elle respirait le bonheur. Ils disparurent de ma vie sans que je réalise vraiment ce qui s’était passé, découvrant brutalement à quel point j’étais seule. Inconsciemment quand je traînais dans les magasins, j’étais attirée par les twin-sets de couleurs vives, avant de réaliser que ce que je cherchais était une autre image que la mienne. En quittant la France, Sonia m’avait cédé son job à l’atelier de copie. J’y passais de longues heures tranquilles et studieuses où j’avais tout le temps de réfléchir et de rêver. Nous écoutions de la musique sur une vieille chaîne qui crachotait parfois, j’avais découvert l’univers de la musique baroque, je rêvais de vacances où je déambulerais avec aisance le long de plages de sable blanc, rejoignant un homme élégant qui m’attendrait quelque part, et qui adorerait les tableaux géniaux que je peignais avec la facilité de Michel-Ange.

Parfois, le soir, nous allions tous prendre un verre, dans un piano-bar non loin des Beaux-Arts, les hirondelles striaient le ciel qui s’assombrissait, les boissons étaient fraîches… Je n’avais plus jamais entendu Louis ou Lara jouer de musique et je n’osais leur en parler, comme si j’avais surpris un secret interdit. Mais un soir, Martin lança :

— Je sais Louis, que vous avez vos instruments dans la voiture, je les ai vus, quand je me suis garé à côté de ta Peugeot ; jouez-nous quelque chose. Tout le monde est au courant…

Une ombre passa sur le visage de Louis, comme quand on rencontre un indésirable à l’étranger, au cours d’un voyage agréable, quand on a tout oublié de chez soi. Il regarda Martin et fit celui qui n’avait rien entendu. Mais Martin insista, alors Lara prit la parole. Lara ne parlait jamais fort, elle avait une voix bien timbrée, mais elle ne haussait jamais le ton, cela n’était pas nécessaire. Il y avait une sphère ouatée qui se créait d’elle-même, on l’écoutait.

— On fera ça plus tard… Nous allons casser l’ambiance, qui de nos jours a envie d’écouter du violon à l’heure de l’apéritif… Elle rit, son rire disait « non », et ce « non », tout le monde l’accepterait, c’était toujours comme cela.

Je ne sais pas si quand on ressent désire et passion pour quelqu’un qui ne vous regarde pas, qui ne sait même pas que vous existez, vous pouvez appeler cela amour… Non ! je ne le sais pas, mais il n’en demeure pas moins que je rêvais de Louis la nuit, je ne pensais qu’à le rencontrer le jour, et je n’étais même pas jalouse de Lara parce qu’elle était la personne parfaite et que nulle autre ne pouvait mieux lui convenir qu’elle.

Notre groupe se trouva dissout par le temps, la vie et la force des choses. Certains arrêtaient leurs études, d’autres trouvaient du travail et ne venaient plus que de loin en loin, d’autres choisissaient d’autres écoles. Ils avaient décidé de présenter l’école des Chartes et bien sûr, malgré le surcroît de travail lié au cursus d’histoire, et le reste, ils firent reçus. Je les perdis un peu de vue, jusqu’à la foire-exposition. 

J’avais trouvé un travail temporaire comme vendeuse de blouses ukrainiennes brodées à un stand artisanal, portant la marchandise pour la mettre en valeur, coiffée de macarons que nous avait recommandés notre employeur. Pour être honnête, je me sentais un peu ridicule avec mes manches ballons, mes fleurs de couleur et ma jupe noire. Je les reconnus avant même de les voir. Cette démarche, cette assurance que l’autre est là, cette aura qui les entourait comme une lumière… Ils allaient nonchalamment de stand en stand et j’espérais que les blouses paysannes brodées ne les attireraient pas. Hélas, ils vinrent dans ma direction. Elle portait un pantalon clair, un pull à col roulé et un trench burbery, il était en jean et veston, ils étaient merveilleux. Ils furent chaleureux, affectueux, me demandèrent de mes nouvelles avec attention, et gentillesse. Lara portait une bague couverte de diamants qui tournait à son doigt, car elle était trop large. On ne pouvait pas la manquer. Suivant mon regard, Louis me dit tout joyeux :

— Nous allons nous marier.

C’était un tout, ce calme, cette perfection, cette bague… Je ne les ai jamais revus, mais ils me hantent encore…

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