le bonheur en comparaison

Le bonheur ou le malheur sont des sentiments qui ne connaissent pas d’état « absolu ». Ce sont des états qui naissent par comparaison. Exemple. Je suis assise au soleil, mon ventre est plein, mes proches sont en bonne santé, a priori je suis heureuse. Sauf que ma voisine arbore au-dessus de la tête des cornes de phacochère que son mari lui a offertes. Elle a donc un mari courageux (moi j’ai un collier d’escargots) et une coiffure originale. Je ne suis pas si heureuse que cela, en fin de compte. Un crocodile passe il me mange une jambe, le courageux mari de ma voisine m’arrache à sa gueule et me sauve la vie. Je suis en vie, a priori, je suis heureuse. Sauf que je suis unijambiste. Dans mon village, on vénère les unijambistes qui sont plus doués que les autres, puisqu’ils font tout ce que font ceux qui ont deux jambes, mais avec une seule. En plus ils ressemblent à des oiseaux. Donc je suis admirée, je suis heureuse. Sauf que mon mari préfère les femmes à deux jambes, et qu’il me laisse vénérer par les autres…

Vous pouvez réfléchir à n’importe quelle situation, rien n’échappe à la comparaison. Sur un lit d’hôpital quand la souffrance est moins forte, on est plus heureux, par rapport au pire juste avant. Quand on mange un plat aimé, on le compare : « Le rôti de chacal de ma mère, dit le mari qui aime les femmes à deux jambes, est meilleur que le tien… » Il fait plus chaud ou moins chaud que… Grandir c’est étoffer sa valise de mètre étalon à mesurer le bonheur. Vous allez répondre : « Faux ! Il y a des bonheurs incomparables ! » Ah ? Et bien c ‘est bien la preuve que vous les avez comparés. Et même Delerm, le spécialiste des petits bonheurs, parle de la « première gorgée de bière » pas de la bouteille ! Le stoïcien s’entraîne à n’être pas heureux pour n’être pas malheureux. Le chrétien veut être malheureux pour payer son futur bonheur. Le bouddhiste veut être vide pour être heureux d’être vide, et faire le plein. Qui parle de bonheur enchaîne les oxymores. On ne peut rien faire contre cela.

Je pensais au bonheur en ces périodes de courses de Noêl, puis de ravitaillement pour le Nouvel an. Bonheur d’acheter, d’offrir, de recevoir, dépit de ne pas acheter plus, bonheur de faire à manger, d’attendre ceux qu’on aime, dépit des rassemblements de groupe qui attisent les frictions. Bonheur d’une bonne soirée, dépit de la solitude. Le fait qu’on est plus malheureux quand on souffre sur les fêtes que durant le reste de l’année. Parce que si vous passez une soirée seule le reste de l’année, ce n’est qu’une soirée de solitude. Là, la conviction d’être floué, frustré, s’aggrave de la certitude qu’un grand nombre a des cornes de phacochères sur la tête. Les soirs de réveillon, on déteste son collier d’escargots. Sauf si on est stoïque, philosophe ou amnésique.

Je vous souhaite à tous plein de cornes de phacochères, et beaucoup de bonheur.

Du fond du cœur.

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