Le dernier Pierucci est arrivé!!!!!!!!!!!

Le trou dans le vent

Prologue 

Le monde était liquide et gris. Le 

ciel était tombé dans l’eau, s’y mêlant si 

intimement qu’il n’y avait plus ni horizon, ni 

nuages, ni haut, ni bas, plus rien que cette 

densité floue et moite, clapotant, humide, 

d’où les êtres et les choses n’émergeaient 

que de façon brutale, au moment précis 

où on arrivait dessus, de l’exacte façon 

d’une baleine qui se dresse en rejetant des 

dentelles d’écume, un iceberg jaillissant 

des profondeurs, générant en une même 

envolée admiration et frayeur. 

Curieusement, et contrairement à ce qu’il 

attendait, alors que l’air était si épais qu’on 

aurait pu y planter une cuillère, les flots 

étaient d’une absolue transparence, on y 

comptait les pavés, les papiers de bon- 

bons, les clous abandonnés des structures 

destinées à maintenir les piétons au sec et 

qui se trouvaient elles-mêmes inondées en 

ce moment. Il faisait froid. 

Rien ne l’avait préparé à ce choc, quand 

il s’était penché par la fenêtre, à son lever 

ce matin. Le brouillard, il connaissait, on 

en avait en Corse. D’une qualité moins 

exceptionnelle tout de même, la plupart 

du temps, que celui qu’il lui était donné 

de contempler maintenant. Cependant 

comme toutes les terres de contrastes, 

Kallisté savait générer de beaux nuages. 

Rien pourtant de comparable à cela. Une 

fourchette aurait tenu debout dans cette 

purée-là. 

L’ascenseur était en panne. Ils étaient 

descendus de leur troisième étage par 

l’escalier, le petit tout joyeux, lui pestant, 

parce que ses blessures n’appréciaient ni 

cette humidité suintante, ni ces exercices 

matinaux. L’enfant avait poussé des cris 

d’émerveillement, quand il était arrivé le 

premier dans le hall de la réception, le 

trouvant en train de clapoter dans trente 

centimètres d’une nappe aussi transpa- 

rente qu’uniforme. On avait mis en hau- 

teur tout ce qu’on avait pu, mais le comp- 

toir argenté, de vieux meubles trop lourds, 

des portemanteaux, et maints autres 

objets encore montaient stoïquement la 

garde dans l’onde amère. Le gosse n’en 

pouvait plus de joie. Pierucci n’avait pas 

eu le temps de réfléchir que déjà Angelo 

était parti à l’assaut de la marée dans ses 

chaussures de cuir et son jean. Trop tard ! Il 

ne fallait pas s’attendre à ce qu’il revînt de 

lui-même. Quand on lâche un jeune chiot 

dans un dépotoir, on n’espère pas le voir 

rentrer sans qu’il ne sente les ordures, ni 

sans lui courir après. Sur l’avant-dernière 

marche, il regarda ses pieds, tenta vaine- 

ment un « Angelo » sans conviction, mou, 

songea fugacement à retirer ses souliers, 

fit la grimace à cette simple évocation, se 

ravisa, et finalement avança en contractant 

par avance tous ses muscles dans l’attente 

du froid. Mais il n’eut pas froid, c’était sur- 

prenant. Presque autant que la transpa- 

rence cristalline qui murmurait autour de 

lui. Presque autant aussi que la curieuse 

patience, l’absence complète de contra- 

riété des gens face à l’événement. Bon ! 

D’accord ! Il y a de l’eau à Venise, mais 

de là à imaginer que vivre ici c’est nager 

en permanence… La réceptionniste, en 

bottes montantes caoutchoutées, souriait 

comme si rien ne se passait ; les serveurs 

avaient improvisé un buffet devant lequel 

quelques touristes se restauraient debout, 

tandis qu’on montait les plateaux dans 

les chambres pour les autres.Partout des 

Le trou dans le vent 

sourires patients, des gestes patients, des 

visages patients, des attitudes patientes… 

- Non preoccupatevi ! Dans quelques 

heures, nous serons au sec, lui dit une 

femme. La marée va se retirer. 

- Va-t-elle remonter demain ? demanda 

Pierucci. 

- Bien sûr ! lui dit son interlocuteur, en le 

regardant comme s’il était stupide. C’est 

l’Alta Acqua. 

L’Alta Acqua, le commissaire bonifacien en 

avait entendu parler, comme tout le monde, 

les grandes marées, La Sérénissime qui prend 

son bain, l’eau qui monte et inonde la place 

Saint-Marc, les traversées de la Basilique 

qui ressemble à une piscine de luxe. Mais il 

n’avait jamais imaginé que cela soit ça. 

Et pas imaginé non plus qu’il soit présent 

un jour dans cette ville-là, à ce moment-là.

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