solitude urbaine, topi et Dieu

Auteur  
# 10/08/2010 à 10h55 MHF
Promiscuité moderne, distance moderne. Entassés devant les rames de métro, séparés par l'infini du "virtuel" devant leurs écrans. "Solidarité" à tous les étages de la "communication" et crevaison esseulée dans les rues et les taudis. Se demander aussi pourquoi les Modernes se réunissent de préférence en des endroits où, sous les déferlantes de musiques assourdissantes, ils ne peuvent plus s'entendre parler.

Bluette (Pour se déprendre du nihilisme) par Luc Olivier D'Algange.

Bluette: n.f: petite étincelle



Issu des "Carnets de la philosophie" sur le thème de "Croire ou pas!", cet aphorisme à la manière de Nietzsche énonce des vérités doublement connotées par le terme de "bluette" (péjoratif si c'est le sens commun: « coup de cœur passager, petite histoire vite éteinte », mélioratif si c'est le sens donne par l'auteur, « petite étincelle »). Double étiquette, double focalisation. Le thème est donc la solitude de l'homme moderne. D'un premier élan nous souscrivons. Comment ne pas le faire, c’est un topos mille fois rabâché au même titre que l'effet de serre, la crise, la cherté de la vie avec l'euro... La solitude urbaine! Voilà des thèmes porteurs... Mais réellement, sincèrement, en quoi la solitude s'est-elle aggravée aujourd'hui ?

Vision diachronique rapide: Au XVII eme siècle le pauvre change de condition, de regard sur lui. De représentation de Dieu sur terre, il devient l'indésirable, le vecteur des pestes. Des lois visant à son contrôle et son encadrement sont édictées. Ses déplacements surveillés, il encoure la prison, ou l'exil aux Amériques. Jamais les castes n'ont été à ce point verrouillées. Les paysans meurent de famine et de pandémies, tandis que les nobles ressemblent à des spermatozoïdes, qui se précipitent tous pour rentrer dans l’ovule de Versailles. Palais où on meurt dans les couloirs, les placards, où la Montespan reprend sa place dans la suite du roi une demi-heure après avoir accouché. N’étaient-ils pas seuls ? Quelle solidarité a présidé au destin de ces êtres là… Solidarité encore vécue que celle des pauvres gens qui firent confiance en Law ? La veille, riches, le lendemain ruinés, chassés de chez eux, allant mourir dans les hospices… Tandis que dans les campagnes les cochons se nourrissent de cadavres, que les épidémies servent aux successions (il est si facile d’en accuser la mort d’un indésirable), on ne trouve de forme de solidarité que dans les corporations, les confréries, les groupes de travail. Quelle solidarité a présidé au sort des ramoneurs du XIX eme qu’on maintenait maigres et squelettiques afin qu’ils glissent mieux dans les conduits brûlants des cheminées ? Où ils souffraient de brûlures toujours suppurantes, jamais cicatrisées, avant de mourir des poumons. Solidarité de la syphilis, qui fauche à tout va, solidarité de la tuberculose, de la saleté et de la faim. Certes la jeunesse de cette époque ne se rassemble pas pour danser dans des arènes hurlantes, elle meurt au travail. On expulse les mères célibataires des lieux où elles pourraient avoir du travail, pour cause de moralité, on élève ses enfants comme des veaux en batterie à la campagne, où ils meurent comme des mouches…

Mais quand cessera-t-on de nous chanter les charmes divins du passé et les verts paradis des temps perdus. Elle était comment la solidarité sous l’Occupation ? Qu’a pensé Madame Polge de la solidarité qu’on lui rendit à l’Epuration, en grand remerciement de celle qu’elle prodigua auparavant ?

Alors de quoi parlons-nous ici ? De la mort de Dieu annoncée par Nietzsche ? Tous orphelins depuis que papa a déserté le ciel ? On se sentait moins seuls avant parce qu’on imaginait des lendemains meilleurs, mais obligatoirement post-mortem ?

Arrêtons la valse des lieux communs. Internet, la radio, la télévision nous sensibilisent à l’autre, nous rendent actants d’une appartenance mondiale à l’humanité. L’ordinateur et les connections ont permis à des personnes isolées d’en rencontrer d’autres. Les raves sont des lieux de rassemblement, de divertissement, pour une génération qui ne se tue plus précocement au travail. Des jeunes gens se rencontrent dans des lycées où il eût été inconcevable qu’ils entrassent il y a encore un siècle. Notre époque a ses problèmes, elle trouve ses solutions, ses idéologies ne sont pas forcément les meilleures, mais elle évolue, sans cesse, sur la base de réflexions et de constats. Pleurer le passé bien-aimé ne fait pas avancer. La solitude de l’homme au milieu des hommes, c’est un constat humain, pas moderne du tout. Nous sommes hétérophobes ; l’Autre a toujours été l’ennemi, depuis la Caverne. La religion n’est pas un quelconque produit Hansaplast, destiné à cautériser les douleurs d’un monde. Ce qu’il faut déplorer c’est le glissement des valeurs, la perte de moralité, par la perte de Dieu, qui est l’affaire de chacun et qui, on le sait depuis Voltaire, ne règle pas tout.
Répondre à ce message
Code incorrect ! Essayez à nouveau