la poésie et l'expression des sentiments personnels

 

La poésie est-elle réservée à l'expression des sentiments personnels? Vous commenterez cette phrase dans un paragraphe organisé.

 

La poésie est un des plus vieux genres de littéraire connu. Dans la poésie, la forme prime sur le fond, c'est-à-dire que la fonction poétique prévaut sur la fonction référentielle. Elle s’exprime durant très longtemps au travers de la rime, et d’une disposition visuelle facilement reconnaissable, mais depuis le XIX e siècle ce n’est pas plus le cas. Le mot « Poésie » vient de peiein qui signifie « faire, créer ». Elle se conçoit donc comme un acte contraire au naturel, un artefact. Nous allons ici tenter de savoir si elle est reservée à l’expression des sentiments personnels de l’auteur ou si au contraire, elle est un art objectif et détaché de son auteur. Nous verrons dans une première partie que de ses origines et certaines formes poétiques  en font la terre d’élection des sentiments personnels de l’auteur, mais dans une deuxième partie que le jeu poétique correspond justement à ne pas s’y dévoiler. Nous verrons ensuite qu’il est peut être difficile de s’exprimer dans un art sans y mettre une part de soi-même. Mais voyons premièrement les origines de la poésie et sa naissance » in personnum affectum ».

La légende dit que la poésie est née dans la personne d’Orphée dont le chant lyrique était si beau qu’il émut les dieux sur son récent veuvage. Son histoire d’amour finit mal, mais le sacre père de la poésie, sous la tutelle du dieu Apollon. Le lyrisme serait donc de soi, le liquide nourricier de la poésie. Musicalité, douleur, tristesse.

Dès le XIV siècle, le poète qui autrefois colportait la « marchandise poétique » de ville en ville, l’interprétant comme un cantor, et non comme un actor, se réapproprie la matière et la réinvestit. Les premiers soubresauts sont dos à Villon, qui investit sa poésie de sa propre vie. Il le fait encore dans le cadre étroit des conventions, mais le frémissement augure des efforts de la Pléiade pour exprimer leurs propres émotions. Les poèmes de du Bellay devant les ruines de Rome sont bien l’expression de son âme, et c’est aussi de ses amoures personnelles que parle Ronsard. A partir de cet instant et jusqu’au XVIII, le terrain investi par le « je » et l’expression des sentiments ne se dément pas, malgré l’interdiction tabou de l’autobiographie et peut-être même à cause de cela. Car la poésie est le seul genre qui permette à l’auteur de s’exprimer. Ainsi on y trouve l’amour (Ronsard, Du Bellay), l’érotisme (La Fontaine, Chénier) Les regrets et la convocation du passé (Chénier) La révolution romantique va porter à son point culminant cette propension, qui va faire du « Je » et du lyrisme, à partir de Lamartine en 1820 le terreau de sa réflexion. » Les chants les plus désespérés sont les chants les plus beaux », dit Musset. Durant le XX siècle le courant surréaliste, qui prône le rêve et l’amour comme seuls dignes d’être dits, va lui aussi faire des sentiments du poète, son miel. Aragon et Éluard s’y expriment tout particulièrement, en quête d’eux-mêmes, et donnant libre court à leur inconscient. Claudel, Bonnefoy, plus tard apporteront leur contribution au genre. Dans toutes ces œuvres, comme le dit Anna de Noailles, elle permet de faire part des émotions intenses de l’être humain. Le « je » du poète est ensuite approprié par le lecteur dans un processus d’identification et de catharsis. Les thèmes de ces poètes tournent autour des divers variantes de leur amour, autour de la tristesse de la séparation, autour du spleen aussi, ce mal qui saisit l’être trop sensible à la tombée de la nuit. Sentiment de vide, désarroi qui ne s’exprime que dans la poésie, comme Baudelaire. Mallarmé dira vers la fin du XIX e siècle que ses tourments sont si profonds que la mort lui paraît libératrice. Avec le temps, la rigidité de la mise en forme versifiée va s’assouplir et le poème en prose va naître, fonctionnant par images et rapprochements d’idées, visant l’onirisme, comme Baudelaire, dans le « Spleen de Paris » ou Rimbaud, « L’Aube ». Cependant, limiter la poésie à l’expression de sentiments personnels est la tronquer de pans entiers de son histoire et laisser dans l’oubli de nombreux poètes.

Depuis Homère on sait que le poète est un transmetteur, un cantor, qui donne aux auditeurs ce qu’il veut entendre. On décline des genres au gré des demandes. Les récits épiques, la geste d’Arthur, Le roman de Troie, par exemple n’ont rien à voir avec les sentiments de l’auteur, pas plus que « Tristan et Yseult » de Béroul, ce sont des histoires, et leur mise en forme vise une facilité à retenir des textes d’une grande longueur. Pour les textes plus courts, on aurait tort de croire qu’ils appartiennent au passé de leur auteur. Ceux-ci brodent sur un canevas, dans un genre qui plait au public et ainsi naissent les « congés », « élégies », « blasons », et autres figures de style imposées qui, jusqu’au XV n’ont rien à voir avec la vie de leur récitant. De la même façon, au XIX e siècle, Le Parnasse décide de se détacher de cette fonction mimétique et réfléchissante, pour n’être que de l’art : « L’art pour L’art’ » dit Gauthier, et il influencera la poésie de Baudelaire qui, sur certaines pièces, joue au jeu de la réinterprétation, sans y mêler de sentiments personnels. Racine livre au XVII e siècle les plus beaux vers poétiques qu’il soit, mais il réécrit les grands mythes tragiques, tandis que La Fontaine joue dans sa poésie, avec la polémique ou la réflexion philosophique. Peut-on dire également que la poésie Symboliste, qui donne à voir le second monde par les mots, par la synesthésie, est l’expression personnelle du poète ? Sûrement pas sur l’ensemble des œuvres fournies, et ce n’est pas l’hermétisme final de Mallarmé qui contredira. Claudel, rend au poète sa fonction de créer le monde, de dénombrer et il est suivi par Saint John Perse, qui fera du catalogue poétique, une nouvelle terre d’élection pour peindre la terre, ou une autre terre. La poésie engagée, comme « Les fers » d’Agrippa d’Aubigné ou les « Châtiments » de Victor Hugo se veut historique, descriptive, et non pas mimétique d’un état d’âmes. Pourtant elle n’en est pas moins de la poésie. Pourtant alors que nous réfléchissons nous nous rendons compte de la limite que peut avoir notre raisonnement.

En effet, comment peut-on parler de quoi que ce soit en faisant totalement abstraction de ses sentiments personnels, et l’art d’écriture n’est-il pas un épiphénomène de la problématique de tous les arts en général, en ce sens où ils ne sont permis que par l’expression d’une sensibilité de l’auteur. Certes, D’Aubigné restitue dans son recueil les effets terribles des guerres de religion, mais sa fonction de général de guerre ne lui a-t-elle pas permis justement d’en prendre la mesure. Est-ce que Hugo aurait pu se livrer à l’immense travail des « Châtiments » si sa violente opposition à Napoléon III ne l’avait poussé à le faire ? Racine, en reprenant le mythe d’Hyppolite, pris à Euripide, n’a-t-il pas axé son œuvre sur le personnage de la belle-mère et fait de la pièce un drame de la jalousie ?  tout acte d’écriture est subordonné à son auteur, qui quel que soit l’objectivité qu’il veut manifester, n’en reste pas moins subordonné à sa propre vision des choses. Quand la photographie est née, quand elle a commencé à être utilisée par les artistes du XIXe, les peintres l’ont violemment rejetée, au motif qu’elle donnait à voir la nature nue et crue. On sait avec le recul qu’il n’existe pas de poésie neutre et que le simple fait de cadrer est signifiant. On peut donc dire que la poésie n’est pas cantonnée au genre lyrique, bien qu’elle soit née du lyrisme, et qu’elle s’épanouit dans une pluralité protéiforme, mais qu’elle dépend tout de même d’une certaine façon des sentiments du poète en tant que vecteur. « Guernica » de Picasso est une vision de la guerre, tout comme Goya l’avait peinte avant lui, pourtant, il ne s’agit pas de la même vision.

Nous nous sommes penchés sur la question de savoir si la poésie était limitée à l’expression des sentiments personnels, nous avons vu dans une première partie que de sa constitution et par l’interdiction des autobiographies, elle était en effet la terre d’élection du mimétismes des affects, mais qu’elle ne se limitait pas à cela, cela que nous avons vu dans une deuxième partie. Peut on écrire ou se livrer à n’importe quel art, sans d’une certaine façon parler de soi, c’est ce que nous avons vu en troisième partie, et dans tous les cas, nous avons procédé à une étude diachronique organisée. Pour conclure, nous dirons que la poésie est un art et que l’art est la prolongation ultime de l’homme, car le rôle du poète et d’établir une connexion entre l’atropos et le cosmos par le logos. En conséquence de quoi, c’est l’universalité des sentiments qui fait le propre de la poésie. Mais quelle forme de logos, de discours, peut s’abstraire de son émetteur ?

 

 

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