mort de Manon Lescaut abbé Prévost, commentaire

12314.jpgpréromantisme

Manifestations de l’amour dans le courant préromantique Le roman du XVIII adventif : la préfiguration du romantisme : L’abbé Prévost, Jean-Jacques Rousseau, Bernardin de Saint Pierre,
En marge du courant rationaliste, qui se caractérise par la rigueur d’une pensée souvent abstraite, par l’appel constant au raisonnement, et par la volonté s’expliquer scientifiquement l’univers, se développe un courant sensible. Il privilégie l’émotion, l’imagination, le rêve. Les deux mouvements coexistent, mais leur approche du monde et de la vie ne repose sur aucun critère coïncidant ou aucune valeur identique. Il conduit à l’éclosion d’une sensibilité dont les caractéristiques annoncent le romantisme. Son éclosion se fait dans des supports dans lesquels la sensibilité, l’émotion, les passions jouent un rôle de premier plan. Ainsi, nous avons vu le théâtre de Marivaux, qui propose de subtiles analyses du cœur, reflets entre les conflits d’amour et d’amour propre. Les romans de l’abbé Prévost traitent également de la question du bonheur et des limites que la société impose à la réalisation d’une passion qui a quelque chose de fatal et d’irrépressibles. Rousseau avec la Nouvelle Héloïse et Bernardin de Saint Pierre, avec Paul et Virginie vont en donner la pleine mesure. Etre sensible, signifie être « impressionné sur le plan émotionnel, par le spectacle de la nature. Pour Saint Pierre par exemple, au contraire de son temps, le voyage est moins l’apprentissage de la relativité, que l’initiation au privilège du dépaysement. La découverte de la connaissance du monde passe beaucoup par le sensualisme, qui refuse le matérialisme. L’état de nature pour Rousseau et BDSP est une étape de l’humanité que seule l’imagination peut reconstituer, et dans laquelle l’idée d’une communauté idyllique et la subjectivité des sentiments religieux sont bien présents.
Abbé Prévost, l’Hhistoire du chevalier Des Grieux et de Manon L’Escaut, Abbé Prévost
Nous marchâmes aussi longtemps que le courage de Manon put la soutenir, c’est-à-dire environ deux lieues, car cette amante incomparable refusa constamment de s’arrêter plus tôt. Accablée enfin de lassitude, elle me confessa qu’il lui était impossible d’avancer davantage. Il était déjà nuit. Nous nous assîmes au milieu d’une vaste plaine, sans avoir pu trouver un arbre pour nous mettre à couvert. Son premier soin fut de changer le linge de ma blessure, qu’elle avait pansée elle-même avant notre départ. Je m’opposai en vain à ses volontés. J’aurais achevé de l’accabler mortellement, si je lui eusse refusé la satisfaction de me croire à mon aise et sans danger, avant que de penser à sa propre conservation. Je me soumis durant quelques moments à ses désirs. Je reçus ses soins en silence et avec honte. Mais, lorsqu’elle eut satisfait sa tendresse, avec quelle ardeur la mienne ne prit-elle pas son tour ! Je me dépouillai de tous mes habits, pour lui faire trouver la terre moins dure en les étendant sous elle. Je la fis consentir, malgré elle, à me voir employer à son usage tout ce que je pus imaginer de moins incommode. J’échauffai ses mains par mes baisers ardents et par la chaleur de mes soupirs. Je passai la nuit entière à veiller près d’elle, et à prier le Ciel de lui accorder un sommeil doux et paisible. O Dieu ! que mes vœux étaient vifs et sincères ! et par quel rigoureux jugement aviez-vous résolu de ne les pas exaucer !
Pardonnez, si j’achève en peu de mots un récit qui me tue. Je vous raconte un malheur qui n’eut jamais d’exemple. Toute ma vie est destinée à le pleurer. Mais, quoique je le porte sans cesse dans ma mémoire, mon âme semble reculer d’horreur, chaque fois que j’entreprends de l’exprimer.
Nous avions passé tranquillement une partie de la nuit. Je croyais ma chère maîtresse endormie et je n’osais pousser le moindre souffle, dans la crainte de troubler son sommeil. Je m’aperçus dès le point du jour, en touchant ses mains, qu’elle les avait froides et tremblantes. Je les approchai de mon sein, pour les échauffer. Elle sentit ce mouvement, et, faisant un effort pour saisir les miennes, elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure. Je ne pris d’abord ce discours que pour un langage ordinaire dans l’infortune, et je n’y répondis que par les tendres consolations de l’amour. Mais, ses soupirs fréquents, son silence à mes interrogations, le serrement de ses mains, dans lesquelles elle continuait de tenir les miennes me firent connaître que la fin de ses malheurs approchait. N’exigez point de moi que je vous décrive mes sentiments, ni que je vous rapporte ses dernières expressions. Je la perdis ; je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait. C’est tout ce que j’ai la force de vous apprendre de ce fatal et déplorable événement.
Mon âme ne suivit pas la sienne. Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse.
Je demeurai plus de vingt-quatre heures la bouche attachée sur le visage et sur les mains de ma chère Manon. Mon dessein était d’y mourir ; mais je fis réflexion, au commencement du second jour, que son corps serait exposé, après mon trépas, à devenir la pâture des bêtes sauvages. Je formai la résolution de l’enterrer et d’attendre la mort sur sa fosse. J’étais déjà si proche de ma fin, par l’affaiblissement que le jeûne et la douleur m’avaient causé, que j’eus besoin de quantité d’efforts pour me tenir debout. Je fus obligé de recourir aux liqueurs que j’avais apportées. Elles me rendirent autant de force qu’il en fallait pour le triste office que j’allais exécuter. Il ne m’était pas difficile d’ouvrir la terre, dans le lieu où je me trouvais. C’était une campagne couverte de sable. Je rompis mon épée, pour m’en servir à creuser, mais j’en tirai moins de secours que de mes mains. J’ouvris une large fosse. J’y plaçai l’idole de mon cœur, après avoir pris soin de l’envelopper de tous mes habits, pour empêcher le sable de la toucher. Je ne la mis dans cet état qu’après l’avoir embrassée mille fois, avec toute l’ardeur du plus parfait amour. Je m’assis encore près d’elle. Je la considérai longtemps. Je ne pouvais me résoudre à fermer la fosse. Enfin, mes forces recommençant à s’affaiblir, et craignant d’en manquer tout à fait avant la fin de mon entreprise, j’ensevelis pour toujours dans le sein de la terre ce qu’elle avait porté de plus parfait et de plus aimable. Je me couchai ensuite sur la fosse, le visage tourné vers le sable, et fermant les yeux avec le dessein de ne les ouvrir jamais, j’invoquai le secours du Ciel et j’attendis la mort avec impatience. Ce qui vous paraîtra difficile à croire, c’est que, pendant tout l’exercice de ce lugubre ministère, il ne sortit point une larme de mes yeux ni un soupir de ma bouche. La consternation profonde où j’étais et le dessein déterminé de mourir avaient coupé le cours à toutes les expressions du désespoir et de la douleur. Aussi, ne demeurai-je pas longtemps dans la posture où j’étais sur la fosse, sans perdre le peu de connaissance et de sentiment qui me restait.
•    Les manifestations pathétiques, l’émotion
•    Un amour toujours vivant
•    La morale du roman


Lettre XIV à Julie
Julie est attirée par Saint Preux, elle résiste, mais elle lui accorde un baiser ? Il lui écrit dans un aveu lyrique.
Qu’as-tu fait, ah ! qu’as-tu fait, ma Julie ? tu voulais me récompenser, et tu m’as perdu. Je suis ivre, ou plutôt insensé. Mes sens sont altérés, toutes mes facultés sont troublées par ce baiser mortel. Tu voulais soulager mes maux ! Cruelle ! tu les aigris. C’est du poison que j’ai cueilli sur tes lèvres ; il fermente, il embrase mon sang, il me tue, et ta pitié me fait mourir.
Ô souvenir immortel de cet instant d’illusion, de délire et d’enchantement, jamais, jamais tu ne t’effaceras de mon âme ; et tant que les charmes de Julie y seront gravés, tant que ce cœur agité me fournira des sentiments et des soupirs, tu feras le supplice et le bonheur de ma vie !
Hélas ! je jouissais d’une apparente tranquillité ; soumis à tes volontés suprêmes, je ne murmurais plus d’un sort auquel tu daignais présider. J’avais dompté les fougueuses saillies d’une imagination téméraire ; j’avais couvert mes regards d’un voile, et mis une entrave à mon cœur ; mes désirs n’osaient plus s’échapper qu’à demi ; j’étais aussi content que je pouvais l’être. Je reçois ton billet, je vole chez ta cousine ; nous nous rendons à Clarens, je t’aperçois, et mon sein palpite ; le doux son de ta voix y porte une agitation nouvelle ; je t’aborde comme transporté, et j’avais grand besoin de la diversion de ta cousine pour cacher mon trouble à ta mère. On parcourt le jardin, l’on dîne tranquillement, tu me rends en secret ta lettre que je n’ose lire devant ce redoutable témoin ; le soleil commence à baisser, nous fuyons tous trois dans le bois : le reste de ses rayons, et ma paisible simplicité n’imaginait pas même un état plus doux que le mien.
En approchant du bosquet, j’aperçus, non sans une émotion secrète, vos signes d’intelligence, vos sourires mutuels, et le coloris de tes joues prendre un nouvel éclat. En y entrant, je vis avec surprise ta cousine s’approcher de moi, et, d’un air plaisamment suppliant, me demander un baiser. Sans rien comprendre à ce mystère, j’embrassai cette charmante amie ; et, tout aimable, toute piquante qu’elle est, je ne connus jamais mieux que les sensations ne sont rien que ce que le cœur les fait être. Mais que devins-je un moment après quand je sentis... la main me tremble... un doux frémissement... ta bouche de roses... la bouche de Julie... se poser, se presser sur la mienne, et mon corps serré dans tes bras ! Non, le feu du ciel n’est pas plus vif ni plus prompt que celui qui vint à l’instant m’embraser. Toutes les parties de moi-même se rassemblèrent sous ce toucher délicieux. Le feu s’exhalait avec nos soupirs de nos lèvres brûlantes, et mon cœur se mourait sous le poids de la volupté, quand tout à coup je te vis pâlir, fermer tes beaux yeux, t’appuyer sur ta cousine, et tomber en défaillance. Ainsi la frayeur éteignit le plaisir, et mon bonheur ne fut qu’un éclair.
A peine sais-je ce qui m’est arrivé depuis ce fatal moment. L’impression profonde que j’ai reçue ne peut plus s’effacer. Une faveur ?... c’est un tourment horrible... Non, garde tes baisers, je ne les saurais supporter... ils sont trop âcres, trop pénétrants ; ils percent, ils brûlent jusqu’à la moelle... ils me rendraient furieux. Un seul, un seul m’a jeté dans un égarement dont je ne puis plus revenir. Je ne suis plus le même, et ne te vois plus la même. Je ne te vois plus comme autrefois réprimante et sévère ; mais je te sens et te touche sans cesse unie à mon sein comme tu fus un instant. O Julie ! quelque sort que m’annonce un transport dont je ne suis plus maître, quelque traitement que ta rigueur me destine, je ne puis plus vivre dans l’état où je suis, et je sens qu’il faut enfin que j’expire à tes pieds... ou dans tes bras.
•    Une affectivité bouleversée : quelles émotions et quelles passions sont notées dans ce texte.
•    Bonheur et souffrance. Montrez comment l’excès d’émotion est assimilé à de la souffrance
•    Narration et vraisemblance. Le destinataire de la lettre raconte une histoire dont le récepteur est l’héroine, cela est-il vraisemblable ?

"la nouvelle Héloise", Jean Jacques Rousseau

Virginie sentant redoubler tous les symptômes de son mal…

Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C’était vers la fin de décembre, lorsque le soleil au capricorne échauffe pendant trois semaines l’Ile de France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est qui y règne presque toute l’année n’y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s’élevaient sur les chemins, et restaient suspendus en l’air. La terre se fendait de toutes parts ; l’herbe était brûlée ; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement pendant le jour des vapeurs rousses s’élevaient de dessus ses plaines, et paraissaient au coucher du soleil comme les flammes d’un incendie. La nuit même n’apportait aucun rafraîchissement à l’atmosphère embrasée. L’orbe de la lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d’une grandeur démesurée. Les troupeaux abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l’air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur ; mais partout le sol était brûlant, et l’air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.
Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se levait, elle s’asseyait, elle se recouchait, et ne trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni le repos. Elle s’achemine, à la clarté de la lune, vers sa fontaine ; elle en aperçoit la source qui, malgré la sécheresse, coulait encore en filets d’argent sur les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans son bassin. D’abord la fraîcheur ranime ses sens, et mille souvenirs agréables se présentent à son esprit. Elle se rappelle que dans son enfance sa mère et Marguerite s’amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Paul ensuite, réservant ce bain pour elle seule, en avait creusé le lit, couvert le fond de sable, et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l’eau, sur ses bras nus et sur son sein, les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et à la sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tête leurs rameaux verts et leurs jeunes cocos. Elle pense à l’amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l’eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis ; et elle soupire. Elle songe à la nuit, à la solitude, et un feu dévorant la saisit. Aussitôt elle sort, effrayée de ces dangereux ombrages et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de la zone torride. Elle court auprès de sa mère chercher un appui contre elle-même. Plusieurs fois, voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa les mains dans les siennes ; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais son cœur oppressé laissa sa langue sans expression, et posant sa tête sur le sein maternel elle ne put que l’inonder de ses larmes.

Bernardin de Saint Pierre, Paul et Virginie
•    Le tableau d’un été torride
•    La maladie de Virginie
•    Le rôle de la nature
L’abbé Prévost
1697/1763
Partagé entre la vocation religieuse et la passion amoureuse dont le siècle des Lumières accepte les exigences. Il commence par un livre d’inspiration autobiographique où il dépeint les affres d’un homme partagé, d’âme généreuse, mais faible devant la passion. Le septième tome, qui contient l’histoire de Manon Lescaut est saisi pour immoralité. Il deviendra Voltairien, et aumônier d’un grand seigneur libertin. ML est l’histoire de la rencontre d’un homme de qualité et d’un convoi de prisonnière, prête à la déportation, et qui contient la jeune femme dont il s’éprendra.    JJRousseau
1712/1778
Légende du 18e siècle, il est un des philosophes majeurs du siècle, sage incompris, véritable républicain, il est ami de la nature, et refuse la corruption de la civilisation moderne, sa vie est faite d’errances, de recherche de gloire, de succès, de contestations et de solitude, il sera l’auteur de livres sur l’éducation (très important au 18e), d’œuvres critiques, de textes philosophiques, et de la Nouvelle Héloïse, ou il fera l’apologie de l’éloge de la vertu, de la société idéale, et produira un des plus célèbres romans par lettre de la littérature   

Bernardin de Saint-Pierre
1737/1814
Enfance rêveuse et exaltée, il aime les vagabondages dans la nature, il voyagera durant 12 ans à la recherche d’une situation. Il se liera d’amitié avec JJRousseau avec lequel il évoquera ses utopies et sa réflexion politique. Il va trouver dans ses récits de voyage, une consolation à l’amertume de sa vie et commence une véritable carrière d’homme de lettres. Il reçoit la charge d’intendant du jardin des plantes, à la suite du succès de Pet V     André Chénier
1762/1794
Nait à Constantinople et est élevé dans un environnement lettré et cultivé, il voyage beaucoup, la ruine de sa famille l’oblige à prendre un emploi, il devient secrétaire d’ambassade, il est partisan d’une monarchie constitutionnelle. Il prend parti contre Robespierre, et monte sur l’échaffaud deux jours avant sa chute. Non publié de son vivant, il sera l’un des précurseurs du romantisme


Lectures complémentaires

Pleurez, doux alcyons ! ô vous, oiseaux sacrés,
Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez !
Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine !
Un vaisseau la portait aux bords de Camarine :
Là, l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement
Devaient la reconduire au seuil de son amant.
Une clef vigilante a, pour cette journée,
Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée,
Et l’or dont au festin ses bras seraient parés,
Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés.
Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles,
Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles
L’enveloppe ; étonnée et loin des matelots,
Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots.
Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine !
Son beau corps a roulé sous la vague marine.
Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher,
Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
Par ses ordres bientôt les belles Néréides
L’élèvent au-dessus des demeures humides,
Le portent au rivage, et dans ce monument
L’ont au cap du Zéphyr déposé mollement ;
Puis de loin, à grands cris appelant leurs compagnes,
Et les nymphes des bois, des sources, des montagnes,
Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
Répétèrent, hélas ! autour de son cercueil :
« Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée ;
Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée ;
L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds;
Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux. »
La jeune Tarentine, André Chénier


    L’impression produite sur Ellénore par une solennité si lugubre parut l’avoir fatiguée. Elle s’assoupit d’un sommeil assez paisible ; elle se réveilla moins souffrante ; j’étais seul dans sa chambre ; nous nous parlions de temps en temps à de longs intervalles. Le médecin qui s’était montré le plus habile dans ses conjectures m’avait prédit qu’elle ne vivrait pas vingt-quatre heures ; je regardais tour à tour une pendule qui marquait les heures, et le visage d’Ellénore, sur lequel je n’apercevais nul changement nouveau. Chaque minute qui s’écoulait ranimait mon espérance, et je révoquais en doute les présages d’un art mensonger. Tout à coup Ellénore s’élança par un mouvement subit ; je la retins dans mes bras : un tremblement convulsif agitait tout son corps ; ses yeux me cherchaient, mais dans ses yeux se peignait un effroi vague, comme si elle eût demandé grâce à quelque objet menaçant qui se dérobait à mes regards ; elle se relevait, elle retombait, on voyait qu’elle s’efforçait de fuir ; on eût dit qu’elle luttait contre une puissance physique invisible, qui, lassée d’attendre le moment funeste, l’avait saisie et la retenait pour l’achever sur ce lit de mort. Elle céda enfin à l’acharnement de la nature ennemie ; ses membres s’affaissèrent, elle sembla reprendre quelque connaissance : elle me serra la main ; elle voulut pleurer, il n’y avait plus de larmes ; elle voulut parler, il n’y avait plus de voix : elle laissa tomber, comme résignée, sa tête sur le bras qui l’appuyait ; sa respiration devint plus lente : quelques instants après elle n’était plus.
Je demeurai longtemps immobile près d’Ellénore sans vie. La conviction de sa mort n’avait pas encore pénétré dans mon âme ; mes yeux contemplaient avec un étonnement stupide ce corps inanimé. Une de ses femmes étant entrée, répandit dans la maison la sinistre nouvelle. Le bruit qui se fit autour de moi me tira de la léthargie où j’étais plongé ; je me levai : ce fut alors que j’éprouvai la douleur déchirante et toute l’horreur de l’adieu sans retour. Tant de mouvement, cette activité de la vie vulgaire, tant de soins et d’agitations qui ne la regardaient plus, dissipèrent cette illusion que je prolongeais, cette illusion par laquelle je croyais encore exister avec Ellénore. Je sentis le dernier lien se rompre, et l’affreuse réalité se placer à jamais entre elle et moi. Combien elle me pesait, cette liberté que j’avais tant regrettée ! Combien elle manquait à mon cœur, cette dépendance qui m’avait révolté souvent ! Naguère, toutes mes actions avaient un but ; j’étais sûr, par chacune d’elles, d’épargner une peine ou de causer un plaisir : je m’en plaignais alors : j’étais impatienté qu’un œil ami observât mes démarches, que le bonheur d’un autre y fût attaché. Personne maintenant ne les observait ; elles n’intéressaient personne ; nul ne me disputait mon temps ni mes heures ; aucune voix ne me rappelait quand je sortais ; j’étais libre en effet ; je n’étais plus aimé : j’étais étranger pour tout le monde.
Benjamin Constant, la mort d’Ellénore, Adolphe12315.jpg 12315.jpg

commentaire de la mort de Manon

La mort de Manon est très représentative du courant préromantique, en ce sens où elle mêle au récit proprement dit, tous les éléments du pathétique, destinés à toucher le lecteur. Ce pathétique, dans le cas de Manon comporte un aspect moral, car la mourante renonce à sa vie de péché pour se tourner vers un comportement noble, il a valeur de confession antemortem et de demande de pardon.
DG s’est battu avec Synnelet, après leur long périple et leur installation ratée dans le nouveau monde. Il a été blessé. ILS s’enfuient dans le désert où Manon va mourir. Le dénouement réel, différé dans la structure du livre par une « seconde fin » se trouve en réalité ici

I. La sobriété du récit :
A)    LES CARACTERISTIQUES DE LA NARRATION : UNE ALTERNANCE DE RECIT ET DE DISCOURS.
Une alternance de sommaires et de scènes qui rendent le récit relativement rapide : la fin du voyage, la mort, l’enterrement. Récit parfaitement chronologique (quoiqu'il soit rapporté), et qui suit une linéarité sans surprise, sans rebondissement (// contraste)
 
On peut dégager trois temps forts : 1 / Les marques mutuelles d'affection des 2 amants, suivies d'une intervention du narrateur. 2/ La mort de Manon, une nouvelle intervention.3/ L'enterrement de Manon.
Toute la scène est racontée du point de vue de des Grieux et témoigne de la réalité de son chagrin. Les informations sont dans un premier temps largement axées sur les efforts faits par DG pour améliorer le confort de Manon, et qui sont autant de témoignages d’amour. Il y a surenchère de démonstrations.(« son premier soin » « pansé elle-même » »je m’opposais en vain » »j’aurai achevé de l’accabler » « avec honte »-« à mon tour ». Les prolepses abondent dans ces « politesses », du destin de Manon. « achever, accabler, mortellement ». Le texte alterne ensuite discours et récit, en s’adressant à nous par l’intermédiaire des interlocuteurs. C’est le discours qui l’emporte à certains moments, comme s’il fallait interrompre la convocation des images : (« Pardonnez » ; « Je vous raconte » ; « n’exigez »). Il revit ses souffrances, en faisant le récit, ce que nous voyons par les hyperboles, DG nous expose ses sentiments et sa difficulté à s’exprimer: (« Un récit qui me tue » ; « Un malheur qui n’eut jamais d’exemple »).Les hyperboles ont un effet d’amplification de cette douleur. Les phrases courtes, et leur juxtaposition interviennent en hypotypose, et créent comme une sorte de halètement. Aucun élément dans cette partie du texte ne porte signe pourtant du déclin de Manon, elle s’endort « paisiblement » ils passent une partie de la nuit « tranquillement » ; le champ lexical de la quiétude s’impose ici.
Seuls quelques signes corporels révèlent à des Grieux l’approche de la mort : mains « froides et tremblantes » ; « Voix faible » ; « Soupirs fréquents » ; « Serrement de ses mains » (avec une allitération en « s »).
Manon pour la première fois accepte son dessin, son accablement et le peu de force de sa voix passent par le style indirect qui fait comme un écho à sa voix. (« Elle me dit, d’une voix faible, qu’elle se croyait à sa dernière heure »), puis à des « expressions » et « marques d’amour ». L’incrédulité prend G « langage ordinaire dans l’infortune ». La vérité s’impose et pour ce qui est « innommable », les mots manquent, le narrateur se tait : « n’exigez point de moi »

B) L’IMPOSSIBILITE A DIRE :
on peut noter une remarquable MODÉRATION (3 phrases exclamatives seulement) en contraste avec le reste du roman (peinture d'excès et de dérèglements, psychologie). Les temps forts, seront ainsi mis en valeur
Des Grieux est incapable de raconter en détail : il s’en excuse auprès de ses auditeurs par deux fois à travers des impératifs de prière (« Pardonnez si j’achève en si peu de mots » ; « N’exigez point de moi »). Plus l’information est lourde, plus la phrase est courte, la mort est dite au plus simple : « Je la perdis ».
Le mot « mort » n’est jamais prononcé, seul apparaît le verbe « expirer ». Des Grieux recourt en revanche à de nombreux euphémismes « Un malheur » ; « A sa dernière heure » ; « La fin de ses malheurs approchait » ; « Je la perdis » ; « Fatal et déplorable évènement » ; « Mon âme ne suivit pas la sienne ».L’euphémisme est une figure d’atténuation qui fait glisser le tragique fait le pathétique, il en appelle aux sentiments du lecteur.

II. Une mort pathétique :

A/LES MANIFESTATIONS DE L’AMOUR
La mort de Manon s’oppose à sa vie. Elle qui a été impudique, menteuse, trompeuse semble s’abandonner dans la pureté. Elle s’occupe avec dévotion de la blessure du chevalier, elle le couvre de gestes d’amour .( « son premier soin, avant que de s’occuper ») Elle en fait tant que le chevalier en perçoit de la honte (honte virile qu’on s’occupe de soi) nous avons vu la douceur et la résignation touchantes de l’héroïne. Les attentions réciproques sont multiples et pleines de délicatesse « Crainte de troubler son sommeil » ; « Je les approchais de mon sein » etc…L’amour, l’abnégation ont pris possession d’elle au point que son dernier acte est un don, une preuve ultime de son attachement : « Je reçus d’elle des marques d’amour, au moment même qu’elle expirait ». La mort survient dans le calme du « silence » et dans la douceur des gestes à peine esquissés (« Le serrement de ses mains »).
L’attachement réciproque est réaffirmé, notamment par les mots « Ma chère maîtresse », « Les tendres consolations de l’amour » et les marques d’amour. Les lexiques du corps et de l’amour sont associés : « Je me soumis à ses désirs » ; « La chaleur de mes soupirs » ; « Les tendres consolations de l’amour » ; « Je reçus d’elle des marques d’amour » ; « La bouche attachée sur le visage et sur les mains de Manon » ; « L’ardeur du plus parfait amour ». Le vocabulaire des soins corporels est les signes de la souffrance sont indissociables du vocabulaire amoureux. L’amour et la mort semblent procéder des mêmes attitudes. Le corps est évoqué par les mains et la bouche, synecdoques de l’union charnelle. Les vêtements, dont des Grieux se dépouille pour réchauffer Manon puis pour l’ensevelir, sont eux aussi symboliques dans cette fusion des corps. Les expressions euphémiques et ambiguës comme « Je me soumis à ses désirs » ou « Je reçus d’elle des marques d’amour » tendent à assimiler ce contact à une étreinte amoureuse.
B) LE PATHETIQUE DE LA SCENE :
L'organisation est donc bâtie autour d'un fait unique: Manon Lescaut meurt, et avec elle s'estompe tout intérêt pour la narration, ou pour la peinture des sentiments amoureux de des Grieux. Ainsi, ce récit, quoique structuré et indispensable, semble être un récit forcé (difficulté et douleur de le faire, minimum dit, ne pas en demander trop > dénouement véritable. Le narrateur n'a plus le même enthousiasme, ni la même sincérité ( > profession de sincérité) On note par ailleurs la fluidité (pas de liens logiques lourds, utilisation d'une syntaxe simple, action dépouillée, not. > Enterrement) et la simplicité (vocabulaire, juxtapositions) 13- Esthétique classique > Le récit d’un mort-vivant : « Un récit qui me tue » ; « Toute ma vie est destinée à la pleurer » ; « J’ai trainé, depuis, une vie languissante et misérable. Je renonce volontairement à la mener jamais plus heureuse ».
Trois références temporelles se mêlent : le moment de la mort de Manon, le moment du récit à Calais et l’avenir : il permet de constater à quel point la vie de des Grieux est à jamais dévastée par la mort de Manon.
Le pathétique est accentué par le sens que des Grieux donnent à cette mort et au supplice supplémentaire qu’il subit en survivant, en se remémorant constamment cette scène d’agonie. En effet, il la « porte sans cesse » dans sa mémoire et le recul « d’horreur » qu’elle provoque en lui reste intact. La personnification « Mon âme semble reculer » montre la puissance du sentiment.
Il y voit, avec une ironie amère, le châtiment infligé par Dieu pour ses fautes « Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni. Il a voulu que j’aie traîné, depuis, une vie languissante et misérable ». Des Grieux aurait préféré mourir en même temps que Manon. En le laissant vivre, le « Ciel » semble le considérer comme plus responsable qu’elle et entend lui réserver un éternel enfer => Châtiment. Tel est le sens du passage étudié et certainement cette explication correspond-elle à l’analyse faite par le héros sur le coup.
- Bravoure et héroïsme au moment de la mort: "marques d'amour, au moment même qu'elle expirait"
     IDÉALISATION ET SUBLIMATION
 "ma chère Manon" / "l'idole de mon coeur"
- pas de larmes (pas expression de la douleur intérieure): "il ne sortit point une larme de mes yeux"
 - tentation de la mort: dans le lignée de Tristan et Yseut. Vocabulaire: languissante, misérable, Jamais plus heureuse, attendre la mort 2x, jeûne, douleur, lugubre ministère ( > connotation sacrée, qui fait d'un enterrement sublimé un cérémonial quasi-religieux) ~
- Souffrances pour l'enterrement: creuser une fosse avec ses mains.
III. La morale dans Manon Lescaut :
LA VISEE DE L’AUTEUR : 111 / SIGNIFICATION ET VALEUR DE LA MORT
1. La mort exemplaire de Manon (Cf. l’annonce de des Grieux). Manon meurt très chrétiennement puisque tout dans son attitude renvoie au repentir. Elle passe par la phase de l’acceptation et de la modestie,  
2. Le bonheur impossible (Cf. fin paradoxale qui intervient au moment où tout semble enfin réunir les amants dans un amour reconnu).

A- FAUT-IL UNE SIGNIFICATION ?
Cette mort, si elle n'était pas foncièrement prévisible, se révèle néanmoins être ce que le chevalier avait depuis le début de son récit appelé sa "perte":
• "l'ascendant de ma destinée qui m'entraînait à ma perte"
• "plus promptement que la délicatesse de Manon ne semblait le permettre"
Nombreux passages où chevalier anticipe (car il s'agit d'un récit en flash-back) son malheur à cause de Manon ("Hélas! Que ne le marquai-je un jour plus tôt!", "ainsi, je vais aider mon mauvais sort à consommer ma ruine, en y concourant moi-même volontairement")
  Valeur de la mort = punition ("rigoureusement puni"), connotation religieuse: Romains 6:23: "Le salaire que paie le péché, c'est la mort" > abbé Prévost en était sûrement conscient.
B- UN CHATIMENT DIVIN
A un certain moment, des Grieux faisait remarquer: "Le Ciel m'avait souffert avec patience tandis que je marchais aveuglément dans la route du vice, et ses plus rudes châtiments m'étaient réservés lorsque je commençais à retourner à la vertu".
> "Le Ciel ne me trouva point, sans doute, assez rigoureusement puni": Manon semble être punie par la mort, et Des Grieux par la solitude. Mais cette perspective de châtiment divin n'est pas exploitée: Des Grieux ne s'étend pas sur le sujet, ne témoigne d'aucun remord.
 > châtiment divin suggère:
 - une intervention de Dieu dans les affaires (ce qui serait embarrassant pour les religieux > pourquoi Dieu tolère-t-il donc le mal?)
  prédestination: la bonne ou mauvaise fortune d'un individu dépend uniquement de la grâce que Dieu lui a accordé à sa naissance, l'homme n'a, face au Destin, aucun poids.
C- Prévost moraliste?
 Dans l’avis des Lecteurs, Prévost se donne pour ambition une certaine moralisation via une peinture du vice: "Outre le plaisir d'une lecture agréable, on y trouvera peu d'événements qui ne puissent servir à l'instruction des mœurs".
> Y a-t-il une morale? Quelle en serait la valeur?
 Car le châtiment divin intervient d'une manière étrange, inattendue, il n'est que peu perçu comme tel.
De plus, la certitude qu'avait des Grieux d'une fin déplorable ôte à ce châtiment toute sa rigueur.
> indéniablement, en peignant la mort d'une passion de manière aussi sobre, l'abbé Prévost en fait quelque peu deux jansénistes en proie à une fatalité qu'ils n'ont su déjouer.
 > Une leçon sur le bonheur: Manon, en mourant, voue le malheur de Des Grieux à la pérennité, celui-là même qui avait déclaré que, malgré ce que lui disait son ami: "Tiberge a beau dire, ce n'est pas là un fantôme de bonheur". Or, le fantôme était bien là, puisqu'en définitive Des Grieux perd le seul remède à son étrange maladie.
 >Amour et passion: l'union de Des Grieux et de Manon Lescaut était rejetée par la société, les circonstances les ont mené à une vie marginale, ainsi l'on peut extirper un semblant d'explication et d'interprétation: le Ciel, selon Prévost, ne châtie pas les âmes foncièrement mauvaises, il châtie la duplicité. Car Des Grieux chancelle dangereusement d'un côté vers le vice, de l'autre vers l'austérité religieuse. Ce qu'il a d'impardonnable, c'est qu'il a été innocent, et qu'il pèche consciemment. En voulant transformer la passion violente qu'il nourrissait pour Manon en amour conjugal, honorable et respectable (en faisant fi des circonstances de cette passion), des Grieux commet une erreur: il oublie que "la vérité de la passion, c'est la transcendance de sa fin une fin inconnue et infinie ". Le mariage aurait terminé cette passion, et lui aurait donné une légitimité que refuse le Ciel: la punition tombe aussi sec. La morale suit.
 


Conclusion :

Une fin morale ? Une fin chrétienne ? Le problème du pardon ? Le châtiment des amants maudits ? Une fin qui constitue une ouverture…
 

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