Vengeance d'une F/C.C de Lisa

 

Nous sommes au XIXème siècle, un siècle qui connait de nombreux bouleversements politiques qui impliquent la présence de nouveaux courants littéraires tels que le Romantisme noir ou le mouvement Décadenta que nous étudions à travers Les Diaboliques, recueil de nouvelles publié en 1871 qui crée à sa parution un scandale énorme car les protagonistes sont des femmes criminelles, sans peine et sans remords. L'extrait étudié est tiré de la nouvelle "La vengeance d'une femme". C'est le portrait d'une femme, qui est, nous allons voir complexe. C'est un personnage que l'on retrouve facilement chez Balzac ou chez Zola à cette époque, la différence étant là que Jules Barbey d'Aurevilly, l'auteur, rajoute à son personnage le thème du double, du miroir aux différents reflets.

Jules Barbey d'Aurevilly (1808-1889) est né au sein d'une ancienne famille normande anoblie tardivement au moment de la révolution française dans les années 1750. Cela explique grandement son rejet de la société, son dégoût de la médiocrité et bien sur, l'adoration qu'il éprouve envers la noblesse. Cet évènement fera naître en lui une certaine amertume qui se ressentira dans ses œuvres avec l'utilisation de courants littéraires décadents.

Nous allons étudier en trois axes ce portrait sibyllin en essayant de découvrir quels sont les reflets de cette description réalisée à cette époque, quel monde se cache derrière ce personnage et enfin quels sont les enjeux de ce portrait de femme?

 

Dans un premier temps, nous allons nous appuyer sur le portrait de la courtisane vu par un séducteur, un connaisseur de femmes. Ce regard masculin porté est justifié par les verbes "il ne vit" (l.1) et "il la regarda" (l.4).

Nous constatons que le narrateur a une façon spéciale de désigner le personnage, on observe dans ce texte que plusieurs éléments renvoient au statut de la courtisane, de la prostituée:

"cette femme" (l.2) ; "demoiselle du boulevard" (l.11) : "ce raccrochant sourire" (l.23) ; "ses lèvres rouges" (l.24).

Ce statut est renforcé par des expressions comme "chez qui il venait de monter" (l.1) le mot "monter" étant ambigu ; "ce corps de courtisane" (l.18) ; "Prends!" (l.18) et par des allusions comme "au boulevard" (l.5) où s'est déroulée la rencontre. Il y a d'ailleurs dans le texte quatre occurrences de boulevard.

Sa façon de se dévêtir est elle aussi équivoque: "ôté son chapeau et son châle" (l.2 et 3) c'est le statut même d'une prostituée.

A la ligne 12, "ses cheveux noirs" font penser à une forme d'exotisme, à une personne de type espagnol très en vogue à l'époque.

D'autre part, la phrase "il la regarda ainsi de bas en haut" (l.4) est une idée de vue plongeante. La position de l'homme et celle de son regard prouve qu'il voit la femme plus grandie, et aussi obtient de plus par cette position une vue sur le bas-ventre de la fille.

Ce personnage est tout autant plus désirable par son corps décrit comme étant sensuel. Il y a là, un portait flatteur et élogieux de son physique.

"Elle était véritablement splendide" (l.6), le mot "splendide" est de plus renforcé par l'adverbe "véritablement". Le champ lexical de ce texte est principalement celui du corps qui commence à la ligne 12. On ressent l'admiration du narrateur enivré par la comparaison, ligne 4: "comme un buveur qui lève au jour, avant de le boire, le verre de vin qu'il va sabler". Cela nous donne une idée de décadence, l'homme étant comme ivre de cette femme.

Sa sensualité est marquée par la largesse de ses formes, de ses épaules. On relève un adjectif "large" (l.12) et un substantif "largeur" (l.13).

Le relevé suivant: "la taille de son métier" (l.18) insiste sur le métier fait, et renvoi à un portrait type de la courtisane. Ici, "aux flancs arrondis" (l.19) une idée de rondeur est accentuée, dont la métaphore de la "coupe d'amour" (l.19) renforce l'idée. Le narrateur met en avant ses atouts, il laisse penser que par son corps elle surpasse la beauté de la "Judith de Vernet" (l.13) ce qui est un dithyrambe.

"mais par le corps plus fait pour l'amour" (l.13) est une métaphore avec la Judith de Vernet.

D'autre part encore, l'auteur personnifie le corps de la femme qu'il dote de paroles. Il utilise le temps impératif et une injonction "prends!" (l.18). Il fait parler le corps ligne 18, "ce corps de courtisane disait" qui est encore plus personnifié par l'expression "qui invitait la main et les lèvres" (l.19).

Ce rapport nous donne la vue d'un personnage qui attire, qui aimante. En effet, la vision par l'homme de cette femme est sans crainte, on voit qu'il se sent à l'aise avec elle, "sans façon" (l.2) et "il ne se gêna pas" (l.1) et qu'il n'a pas peur, ne se méfie pas.

L'homme se sent aussi "blasé" (l.6) et "puissant" (l.6) au contact de cette femme, ces mots renvoient à la sexualité et au fait qu'il ai confiance en lui.

Les qualités de cette grande dame ne sont pas propres à celles d'une prostituée, elle ne porte pas tous les attributs caricaturaux qu'elle devrait avoir. Cela cache t-il un secret?

Enfin, nous nous arrêterons sur une certaine ambivalence, ligne 10, le Diable est qualifié de "père joyeux". Ceci est surprenant car l'auteur était quasiment un fanatique religieux, alors qu'il parle du Diable de façon presque amicale.

Ces relevés montrent certaines ambiguïtés, liées au vocabulaire de l'époque qui renvoi alternativement à la haute société et à ce qu'il y a de plus vil dans le peuple: la prostitution.

 

Il y a dans ce portrait une idée d'opposition. Dès sont apparition, elle est entre l'ombre et la lumière: "coupées d'ombre" (l.7) et "pleine lumière fixe" (l.8).

On voit très vite dans ce texte que le visage de cette courtisane contraste beaucoup avec le corps, "surmontés d'un visage qui aurait arrêté le désir" (l.19 et 20) ; "le corps plus fait pour l'amour et par le visage plus féroce encore" (l.13 et 14) ; " cette fille avait la taille de son métier; elle n'en avait pas la figure" (l.17 et 18).

"Souffletant contraste" (l.17) marque la vérité sur le contraste du visage et du corps, exprime de manière explicite ce paradoxe.

Les couleurs "noirs" et "jaune" (l.12) sont elles aussi opposées et renvoient à une forme de bestialité ou de double personne. Il y a aussi, ligne 15 un renvoi au jugement de Tressignies, lui-même amateur de femmes.

De plus, le narrateur accentue la férocité et la froideur du regard, on peut le conclure par ces quelques relevés: "terrible" (l.10) ; "le visage plus féroce" (l.14) ; "férocité sombre" (l.14).

Il y a d'autre part un sentiment de mise en scène de la femme qui joue un rôle de comédienne, "les avait jetés sur le fauteuil" (l.3) et de personnage double par "sérieuse" (l.25).

Elle se met aussi en scène aux lignes 22 et 23 en jouant un rôle de courtisane qui s'amuse avec la courbure de ses lèvres: c'est le jeu de son sourire, qui renvoi à la séduction. Elle cache ainsi deux visages, l'un froid et l'autre séducteur. Ce personnage n'a pas seulement l'air de jouer un rôle, il est parfois énigmatique mais surtout inquiétant: "épouvanté" (l.23).

"Quelque chose de si étrangement implacable" (l.25) cette expression nous donne l'impression qu'elle est dominée elle-même par une certaine puissance. Ce rapport nous donne une idée de double personnalité.

 

Cette femme semble en apparence à la merci de l'homme par une idée de prison: "entre ses deux mains jointes" (l.4) ; "bouclée" (l.3) ; "entre ses genoux" (ligne 2 et ligne 24), on note que cette expression apparait au début et à la fin de l'extrait.

Mais son apparence est trompée par la réalité de ce personnage qui est au contraire dominant, par la présence du sentiment de fierté dans le texte: "fierté cruelle" (l.23) ; "fierté résolue" (l.10) ; "presque terrible" (l.10). D'ailleurs, le mot "préoccupation" (l.16) cache un mystère, un secret, derrière le visage de la fille.

Ces figures de style sont une allusion au diable, à Satan. A la fin du texte, l'insinuation à Holopherne est une métamorphose de la courtisane par ce personnage biblique et diabolique. Cette femme est un personnage qui devrait être sous la coupe d'un homme mais qui lui échappe. Sa domination est justifiée par l'utilisation d'expressions telles que "la hauteur de sa physionomie" (l.20) ; "visage plus féroce" (l.14) ; "férocité sombre" (l.14).

De plus, les mots "pétrifiés" (l.20) ; "épouvanté" (l.23) sont le signe d'une tension tragique, une idée de mort imminente. L'angoisse est marquée par l'adjectif "rouge" (l.24) lorsque le narrateur parle de ses lèvres, le rouge étant la couleur du sang. On note aussi que l'éthopée du personnage forme un contraste avec sa prosopographie.

L'imminence du crime est ressenti par la cruauté et la volonté de la femme qui se sent presque "heureuse", par l'utilisation de l'adverbe "heureusement" (l.21). On parle d'humiliation de l'homme, de la vengeance de cette femme qui déshonore, avilit le nom de son mari car ici, la prostitution est synonyme d'avilissement. Ce personnage se révèle être effrayant, voir horrifiant, redoutable, angoissant mais surtout diabolique.

 

Nous conclurons en disant que ce personnage typique du 19ème siècle a été réinventé par Jules Barbey d'Aurevilly. Ce texte met en avant la société de l'époque par la rencontre du noble et de la prostituée. La femme est un personnage à double facette, énigmatique, inquiétant par sa cruauté et sa perversion, un personnage dément. La vision que l'on a d'elle est en premier lieu celle d'une prostituée mais ce simulacre cache un coté bien plus obscur, par de nombreux paradoxes la concernant. Cela conduit à l'horizon d'attente d'une fatalité criminelle. Le personnage de Judith, dans la bible est celle qui a vaincu Holopherne. La plupart des érudits regardent cette histoire comme purement imaginaire et voient dans Holopherne un personnage fictif. Le récit oppose la force et l'agressivité d'un côté, la faiblesse et l'incapacité à se défendre de l'autre, mais l'agressivité du mâle sera détruite par son propre désir. Habilement, cette femme utilise son charme féminin sensuel et dangereux pour atteindre son but.

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