Montaigne, Essais, 1580/88/92 chapitre 26/1
Pour tout cecy, je ne veux pas qu'on emprisonne ce garçon, je ne veux pas qu'on l'abandonne à la
colere et humeur melancholique d'un furieuxmaistre d'escole : je ne veux pas corrompre son esprit,
à le tenir à la gehenne et au travail, à la mode des autres, quatorze ou quinze heures par jour,
comme un portefaiz: Ny ne trouveroys bon, quand par quelque complexion solitaire et
melancholique, on le verroit adonné d'une application trop indiscrette a l'estude des livres, qu'on la
luy nourrist. Cela les rend ineptes à la conversation civile, et les destourne de meilleures occupations.
Et combien ay-je veu de mon temps, d'hommes abestis, par temeraire avidité de science ?Carneades
s'en trouva si affollé, qu'il n'eut plus le loisir de se faire le poil et les ongles. Ny ne veux gaster ses
meurs genereuses par l'incivilité et barbarie d'autruy. La sagesse Françoise a esté anciennement en
proverbe, pour une sagesse qui prenoit de bon'heure, et n'avoit gueres de tenue. A la verité nous
voyons encores qu'il n'est rien si gentil que les petits enfans en France : mais ordinairement ils
trompent l'esperance qu'on en a conceuë, et hommes faicts, on n'y voit aucune excellence. J'ay ouy
tenir à gens d'entendement, que ces colleges où on les envoie, dequoy ils ont foison, les abrutissent
ainsin.
Au nostre, un cabinet, un jardin, la table, et le lict, la solitude, la compagnie, le matin et le vespre,
toutes heures luy seront unes: toutes places luy seront estude : car la philosophie, qui, comme
formatrice des jugementset desmeurs, sera sa principale leçon, a ce privilege, de semesler par tout.
Isocrates l'orateur estant prié en un festin de parler de son art, chacun trouve qu'il eut raison de
respondre : Il n'est pas maintenant temps de ce que je sçay faire, et ce dequoy il est maintenant
temps, je ne le sçay pas faire : Car de presenter des harangues ou des disputes de rhetorique, à une
compagnie assemblée pour rire et faire bonne chere, ce seroit un meslange de trop mauvais accord.
Et autant en pourroit-on dire de toutes les autres sciences: Mais quant à la philosophie, en la partie
où elle traicte de l'homme et de ses devoirs et offices, ç'à esté le jugement commun de tous les
sages, que pour la douceur de sa conversation, elle ne devoit estre refusée, ny aux festins, ny aux
jeux : Et Platon l'ayant invitée à son convive, nous voyons comme elle entretient l'assistence d'une
façon molle, et accommodée au temps et au lieu, quoy que ce soit de ses plus hauts discours et plus
salutaires.
Æquè pauperibus prodest, locupletibus æque,
Et neglecta æquè pueris senibusque nocebit.
Ainsi sans doubte il choumera moins, que les autres: Mais comme les pas que nous employons à
nous promener dans une galerie, quoy qu'il y en ait trois fois autant, ne nous lassent pas, comme
ceux que nous mettons à quelque chemin dessigné : aussi nostre leçon se passant comme par
rencontre, sans obligation de temps et de lieu, et semeslant à toutes noz actions, se coulera sans se
faire sentir. Les jeuxmesmes et les exercices seront une bonne partie de l'estude : la course, la lucte,
lamusique, la danse, la chasse, le maniement des chevaux et des armes. Je veux que la bien-seance
exterieure, et l'entre-gent, et la disposition de la personne se façonne quant et quant l'ame. Ce n'est
pas une ame, ce n'est pas un corps qu'on dresse, c'est un homme, il n'en faut pas faire à deux. Et
comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l'un sans l'autre, mais les conduire également, comme
une couple de chevaux attelez à mesme timon. Et à l'ouïr semble il pas prester plus de temps et de
solicitude, aux exercices du corps: et estimer que l'esprit s'en exerce quant et quant, et non au
contraire ?
vous trouverez ici le commentaire composé et la lecture analytique de ce texte, ainsi qu'une proposition, de sujet eaf pour les premieres L
Nous notons au début delaligne 30quecomme dans tout texte argumentatif, le souci d'organisation est prioritaire et use en abondance de connecteurs logiques ,présence ici de ainsi , introduisant la subordonné consécutive . L'argument est une réplique au contestataire d'un système éducatif , lequel reproche à l'enfant qui est moins en salle d'étude de travailler moins . Cette idée est anaphorisé , ce que à quoi Montaigne répond par le coordonant d'oposition mais , et la comparaison d'une promenade . Promenade faite en galerie ( opposition entre la fantaisie et la rigueur et nous nous surprenons de ce mot "lasser " en effet , nous voyons ici que le plaisir d'apprendre est intégré comme un objéctif d'apprentissage " ainsi , mais , aussi " et selon une démarche qui lui est propre Montaigne explique son argument avec insistance laquelle passe par la triple anaphore du privatif sans . ( sans doute , sans obigation , sans se faire sentir en L. 32 et 33 ) Il oppose la contrainte del'éducation gehenne à la libérté de son éducation de plaisir . A partir de la ligne 34 il affine son programme éducatif quand aux matières . Nous trouvons une mise en valeur de ce programme par une parataxe qui en indique à la fois la diversité et le nombre . Nous avons la surprise de voir ,que les arts guerriers luttent , chassent , arment, cohabittent avec les arts sociaux dans et musique . Le but étant de former un hoomme complet : L'Honnête Homme tel qu'il se consevra jusqu'au romantisme ( définition complète de l'honnête homme , premier acte de Dom Juan à lire ) .
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