incipit derniers jours

Le dernier jour d‘un condamné de Victor HUGO

Procédés et fonctions du registre pathétique , Support l'incipit

Chapitre premier

Bicêtre.

 

 

Condamné à mort !

Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !

Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme un autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérouler les unes après les autres, sans ordre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes filles, splendides chapes d'évêque, des batailles gagnées,des théâtres pleins de bruit et de lumière, et puis encore des jeunes filles et de sombres promenades la nuit sous les larges bras des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre. Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée ! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu’une certitude : condamné à mort ! Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés,seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau. Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle et me disant : - Ah ! ce n'est qu'un rêve ! - Hé bien ! Avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons pâles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit à travers la grille du cachot, il me semble que déjà une voix a murmuré à mon oreille:

 

- Condamné à mort !

 

pour ceux qui veulent lire quelque chose de complet

http://membres.lycos.fr/djdc/intro.htm

http://fabyanaa.chez.com/ress_expli2.htm

 


Le Dernier jour  d’un condamné  

(incipit)

 

I) incipit très original pour un roman 

a) in médias res

lecteur direct plongé ds l’action qui a commencé avant qu’il n’arrive car pers déjà condamné cf  l 1  5 semaines +attrayant ; thème connu dès la  l  1

b) un faux journal intime 

*cf je

*expression des sentiments

*foc interne + monologue intérieur permet au lecteur d’accéder direct aux pensées du condamnénouveauté à l’époque

*cf indication du lieu : Bicêtre

ttes les caractéristiques du journal intime explique qu’il n’y ait pas de présentation du pers

autre intérêtancrage ds réalité « accroche »  le lecteur

 

 II)Sentiments du condamné

A) La mort

1)obsession de la mort

a) l 1,16 : condamné à mort ! texte encadré par cette idée= idée continuelt présente=pt de départ et d’arrivée de la réflexion

+formule brève =+marquante=idée essentielle cf ! = mise en valeur

 

b)répétitions 

 l 17, 18 

je n’ai plus qu’une pensée, qu’une conviction, qu’une certitude

cf restrictif ( ne …que) , répétition de « une »

= obsession 

phrase 2

cf répétition de tjs insistance sur l’impossibilité de s’en débarrasser = omniprésente 

 

c) personnification

 

cf personnification seul avec elle, de sa présence, son poidsperso qui rend la mort plus concrète, palpable, présente.

 

(perso qui se poursuit ds la suite du passage cf seule jalouse mains se glisse, se mêle, se colle, épie un être maléfique, ne laissant jamais le pers tranquille 

reprise des m idées cf spectre de plomb = inquiétant

cf main glacée

 

d)impossible de s’échapper 

 dernier §e

 

*mon corps…fer…cachot

  mon esprit…prison…idée

=rythme binaire, parallélisme de construction qui souligne le //isme entre corps et esprit=impossible d’échapper à l’idée de mort comme impossible de  s’évader   physiqt       = aucun espoir

 

*cf champ de  la captivité (captif, fer, prison, cachot) pour renforcer cette idée

 

2)conséquences de la condamnation

a)souffrance

cf  adjs seul, glacé, courbé = souffrance liée à l’idée de mort

courbé= poids insupportable

glacé cf déjà le froid de la mort ?

 insistance sur la souffrance liée à l’idée de la condamnation à mort 

 

b)peur/ perspective d’une mort horrible ( 2ème certitude qui s’impose au condamné)

 

l 15 : horrible, sanglante, implacable idée !

=évocation de l’horreur de la peine grâce à la gradation et aux ! et aux détails  concrets (cf sanglante)=

=passage tragique, sentiment de qq chose d’inéluctable, un destin contre lequel le condamné ne peut lutter. (cf fiche registres)

texte expressif grâce aux rythmes (binaires, ternaires), aux énumérations…qui font ressortir les sentimts du cond.

 

cf gradation vers de + en+ de certitude= inéluctable= seule idée qui occupe l’esprit du condamné 

(+rythme ternaire)

 

 

 

II) regret

1)éloignt du passé

cf 5 semaines l2

autrefois l4

plutôt des années

=perte de la notion du temps, comme si le passé s’éloignait , emportant avec lui le bonheur.

disproportion due à la différence nette entre vie d’avant et d’après la condamnation ; le passé semble très loin.

 

2) passé= bonheur/fête ;  présent= malheur/ solitude

 cf énumération ( l 9) des nombreuses choses positives du passé 

cf voc mélioratif (splendides , gagnées,)

cf pleins de bruits et de lumière

 cf et puis encore (=abondance)

passé= une vie remplie d’activités, d ‘animation, de joie

cf sombres promenades, larges bras des marronniers (=personnification comme si amis)

*à cause de l’enfermement , tt ce qui faisait le passé devient + y compris les actions banales (promenade), les élts à priori négatifs ( cf bruit) ;  tt prend de la valeur car désormais le cond. est privé de tt cela

 

3) passé= liberté ;  présent = enfermement

cf  l5 comme un autre homme (=libre)

l13 libre (de corps, d’esprit cf je pouvais penser à ce que je voulais))= conclusion du §e= idée importante 

cf chqe jours,  chqe heure, chqe mn avait son idée= gradation  + anaphore en opposition avec l 3 +hyperbole pour souligner la profusion d’idées du passé ( en opposition à l’idée unique qui occupe son présent) 

cf esprit riche, plein de fantaisies, les 1 après les autres, sans fin, inépuisables = insistance sur l ‘abondance des idées venant à l’esprit 

 cf arabesques, étoffe de la vie= métaphore filée  qui insiste sur la liberté , la créativité (+la vie est une étoffe sur laquelle on écrit chqe chose que l’on fait)

 

 donc :insistance sur la liberté de penser qui n’existe plus car seule idée présente : la mort

recours au pathétique car homme jeune et heureux qui ne le sera plus jamais

 

Concl : *désir de souligner dès la première page la souffrance morale du jeune condamné qui prend conscience que sa vie est finie, qu’il vient de tt perdre.

*en sachant quels sentiments ressent le pers, l’auteur espère donc toucher le lecteur d’où l’emploi du monologue intérieur

*but : faire comprendre la souffrance liée à la peine de mort et donc convaincre le lecteur de son inhumanité 

*thème que ne cessera d’aborder Hugo tt au long de sa vie.

un supplément d'information

 

 

 

 

Une ouverture pathétique, émouvoir et prendre parti.

 

Etymologie :Pathétique du grec «pathos» c’est-à-dire la passion, la souffrance

Un texte appartient au registre pathétique quand il cherche à émouvoir, à attendrir par l’expression exacerbée des sentiments. Il évoque des situations douloureuses, des malheurs.

Il cherchera à susciter l’émotion chez le lecteur. Cette émotion peut être une fin en soi. Il peu aussi avoir une autre fonction, amener le lecteur à réagir, face à une injustice par exemple.

 

Procédés

 

 

Une énonciation caractérisée par l’emploi du « JE » pour exprimer la souffrance, Point de vue interne => identification du lecteur au personnage.

Ce texte est un discours, il permet la polysémie argumentative, le « je » est celui de l’auteur, comme celui du personnage et fait passer le présent de vérité générale à présent narrarif

Les interjections, les exclamations et les interrogations qui témoignent du bouleversement du locuteur : c'est ce que nous avons nommé la ponctuation émotive

- Condamné à mort !

…toujours courbé sous son poids !

Ah ! ce n'est qu'un rêve ! - Hé bien !

Les champs lexicaux de la douleur, de la souffrance, de la mort, de la fatalité (douleur, terreur, pitié)

Le champ lexical de l’idée du temps : semaine, année, jour, heure, minute, autrefois, maintenant.

L’opposition passé / présent met en valeur la souffrance. Le présent engloutit le passé.

Un texte rythmé par des oppositions qui trouvent leur essence dans la construction du texte,

Autrefois…………. j'étais libre.

Maintenant je suis captif.

et le retour de l’exclamation - Condamné à mort ! Trois fois, comme un leitmotiv, expression de l’obsession par l’idée de la mort à venir.

L’hyperbole, la gradation pour amplifier l’expression de cette douleur. Cette gradation se retrouve sur le plan du rythme, renforcée par l’anaphore.

Voilà cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids !

Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée

Une horrible, une sanglante, une implacable idée !

Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu’une certitude : condamné à mort !

Les images émouvantes : comparaisons, métaphore, métonymie

,…….j'étais un homme comme un autre homme

….elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés

se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse,

reparaît dans mes rêves sous la forme d'un couteau.

………..brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie.

………cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure

Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée.

 

 

 

Personnification de la mort (effet de terreur).

Quoi que je fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux.

 

Effet

 

Emouvoir le destinataire, susciter sa compassion, ses larmes et sa pitié.

 

Pourquoi un registre pathétique?

 

Il s’agit d’émouvoir l’énonciataire pour le convaincre. Dans cet incipit, il s’agit de conduire le lecteur à prendre parti en faveur du condamné.

Fonction argumentative qui sied à un roman à thèse.

 

sur la difficulté à trouver comment classer ce texte, une étude plus complète, extraits, suivez le lien donné plus haut

 

1-    Comment qualifier  Le Dernier Jour d’un condamné ?

et pour ceux qui ont suivi le cours, encore un peu plus

 

 

La catégorie littéraire dans laquelle ranger Le Dernier Jour d’un condamné est restée très longtemps problématique. Dans une lettre du 3 janvier 1829 adressée à son éditeur Charles Gosselin, Victor Hugo explique en ces termes qu’ « il y a plusieurs sortes de romans, et l’on pourrait souvent à (s)on avis, les classer en deux grandes divisions : romans de faits et romans d’analyse, drames extérieurs et drames intérieurs 1. » Mais si Hugo se voit obligé de clarifier cette distinction, c’est précisément parce que la tradition des romans d’aventures à la Walter Scott est encore bien ancrée dans les esprits des lecteurs de 1830 et  Le Dernier Jour d’un condamné se présente en complète rupture avec la tradition romanesque de l’époque.

 

Deux articles contemporains de Hugo résument parfaitement le climat dans lequel a été accueilli le texte : celui de Jules Janin, qui a été publié dans La Quotidienne 2 le jour même de la première publication de l’œuvre, dénonce entre autre un « livre, tout étincelant d’une horrible et atroce vérité. » Pour Jules Janin, c’est le sujet qui est condamnable dans ce livre : « Figurez-vous une agonie de trois cents pages 3. » Suivre un condamné depuis son arrêt de mort jusqu’au pied de l’échafaud scandalise les lecteurs de 1829. Charles Nodier formule aussi ce reproche à l’égard du livre dans son article paru le 26 février 1829 dans Le Journal des Débats 4 : « A quoi bon cette débauche d’imagination, ce long crime de rêve et de sang, d’échafaud ? », mais ce qu’il dénonce avant tout, c’est le personnage même du condamné, « cet être qui ne ressemble à personne et qui souffre avec tant de science et d’analyse ». Nodier concède à Hugo les qualités d’analyste qu’il revendiquait, mais il les juge inutiles, et rejoint sur ce point Gosselin 5, en regrettant de ne rien connaître de la vie de ce personnage, excepté sa mort prochaine et certaine. Sans aller jusqu’à parler d’identification, il leur paraît, avec ce trop peu d’indices, impossible de s’émouvoir pour ce personnage qui ne peut leur inspirer aucune sympathie puisque, comble de tout, il ne fait montre d’aucun remords. 

 

L’accueil critique réservé à Hugo lors de la parution du Dernier Jour d’un condamné l’a contraint à adjoindre à son texte dès la troisième édition du 28 février de la même année une « espèce de préface en dialogue 6 » intitulée Une comédie à propos d’une tragédie 7. Sous la forme d’une conversation de salon, elle met en scène des personnages aussi divers qu’un chevalier, un poète, un philosophe, des dames du monde,  jusqu’à des magistrats. La discussion se focalise sur « le nouveau roman 8 ». Le titre à lui seul contribue à alimenter l’angoisse puisque dès qu’un personnage tente de le prononcer, il est aussitôt arrêté par un autre. De « Le Dernier Jour 9…» à « Le Dernier Jour d’un 10… », il faudra attendre les quasiment dernières pages 11 pour voir le titre enfin énoncé dans sa totalité. Avec force ironie, Hugo rappelle tous les reproches qui ont été émis à propos de son livre, il met dans la bouche de ses personnages tout ce qui a été dit depuis les quinze derniers jours sur son roman : « livre affreux », « livre abominable », « qui donne le cauchemar », « qui rend malade », « l’horrible idée », « un roman atroce », « j’ai lu le livre, il est mauvais », « un livre froid et compassé », « on fait des romans cruels, immoraux et de mauvais goût ». Mais aux premières impressions succède la réflexion : « le moyen qu’un juré condamne après l’avoir lu ! » , ils finissent par entrevoir un pourquoi à ce livre, qui aurait été écrit « dans le but de concourir à l’abolition de la peine de mort », mais pour eux, la méthode choisie n’est pas la meilleure : « On n’a pas le droit de m’intéresser à quelqu’un que je ne connais pas. », dira le poète élégiaque, double implicite de Nodier.

 

Même si le début du vingtième siècle est beaucoup moins sévère avec Le Dernier Jour d’un condamné, le texte éprouve encore quelques difficultés à se voir accorder le statut de roman par tous et il reste considéré comme un écrit mineur dans l’œuvre hugolienne : Yves Auger parle d’un « petit ouvrage », d’un « soi-disant journal », d’une « petite brochure publiée entre Marion de Lorme et Hernani 12 ». Henri Meschonnic hésite aussi devant la formule à employer et reste dans le vague : « récit ? nouvelle ? roman ? c’est un livre 13».  Paul Berret, quant à lui envisage directement la dénégation du terme roman par Hugo lui-même : « je ne pense pas qu’il ait compté au nombre des romans Le Dernier Jour d’un condamné et  Claude Gueux 14». Or avant la publication de son texte, Hugo exprime clairement sa pensée sur ce propos dans la lettre15 destinée à l’éditeur Gosselin : « Je vous sais trop intelligent, Monsieur, pour insister sur ces choses évidentes. Il me semble donc impossible qu’après un moment de réflexion vous hésitiez à voir dans le Condamné un roman, et un roman de la nature peut-être la plus populaire et la plus universellement goûtée. »

 

D’autres enfin attaquent Hugo sur le but même de son œuvre. S’agit-t-il d’une fantaisie ou réellement d’un plaidoyer contre la peine de mort ? Pour Edmond Biré, il ne peut subsister aucun doute : « en composant Le Dernier Jour d’un condamné, Victor Hugo ne faisait donc point œuvre d’apôtre mais œuvre d’artiste, d’un artiste qui selon sa constante habitude, suivait la mode du jour. Or à ce moment, la mode était aux têtes de mort, aux squelettes et aux fantômes 16. »  Selon Biré, le texte tel que Hugo l’a écrit et publié en 1829 ne serait qu’une « fantaisie » - la première préface le conforte d’ailleurs dans cette idée - et le ton adopté par la préface de 1832 aurait été réfléchi après coup toujours en suivant la mode de l’époque. Gustave Charlier incarne l’autre voix : « Aussi bien ce modeste ouvrage méritait-il de retenir l’attention. On n’a pas assez dit qu’il marquait une orientation nouvelle de la pensée de l’écrivain. Pour la première fois, Victor Hugo ne se contentait plus d’être poète ou conteur : il affirmait des velléités de réformateur social 17. » Ce deuxième jugement semble plus proche de la pensée initiale de Hugo,  puisque le plaidoyer contre la peine de mort est déjà évoqué dans le prologue que constitue Une Comédie à propos d’une tragédie, prologue qui a accompagné l’édition du roman dès 1829 : « un poète qui veut supprimer la peine de mort 18 ». Si Hugo s’est vu obligé d’écrire une nouvelle préface en 1832, c’est comme la plupart des écrivains composant une préface après-coup, parce que son œuvre a été mal comprise et son objectif mal perçu. 

 

En vérité les critiques se sont concentrées davantage sur la façon de raconter que véritablement sur ce qui est raconté, c’est moins le sujet qui est attaqué que le ton utilisé pour le développer : « On n’a pas le droit de faire éprouver à son lecteur des souffrances physiques 19. »

 

2-    Un monologue intérieur ?

 

 

 

Le lecteur se trouve installé dès les premières lignes dans la pensée du personnage principal, et c’est le déroulement ininterrompu de cette pensée, qui, se substituant complètement à la forme usuelle du récit, nous apprend ce que fait le personnage et ce qui lui arrive 1. 

 

 

 

Cette citation semble avoir été écrite à propos du Dernier Jour d’un condamné, mais il s’agit en fait d’une définition de monologue intérieur esquissée par James Joyce en guise de description du roman d’Édouard Dujardin Les Lauriers sont coupés, texte publié en 1887 et qui est aujourd’hui encore largement considéré comme le premier livre ayant utilisé la technique du monologue intérieur. Ce texte était cependant passé relativement inaperçu lors de sa parution et c’est à Valery Larbaud qu’il doit son actuelle renommée. L’écrivain français et traducteur de James Joyce l’a découvert grâce à ce dernier qui lui a confié s’en être inspiré pour l’écriture d’Ulysse 2.  Bien évidemment Édouard Dujardin n’a pas inventé le monologue intérieur, mais il serait le premier à l’avoir utilisé dans un roman de la première à la dernière page. On peut alors se demander où se situe Le Dernier Jour d’un condamné vis-à-vis de cette technique narrative.      

 

  Vérifions un à un les différents critères qui composent la définition émise par James Joyce. Le texte de Hugo s’ouvre sur ces lignes : « Condamné à mort ! Voilà cinq semaines que j’habite avec cette pensée, toujours seul avec elle, toujours glacé de sa présence, toujours courbé sous son poids ! 3 » D’emblée, le lecteur a donc accès aux pensées du personnage, à sa conscience la plus profonde. De plus, « le déroulement ininterrompu de cette pensée » dont parle Joyce, se place en parfaite adéquation avec le roman de Hugo, puisque le personnage du condamné est en effet obsédé par une seule et unique pensée qui ouvre le livre et en imprègne chaque page : « est-il bien vrai qu’il faudra mourir demain 4 ? » Les pensées du condamné convergent toutes vers cette seule pensée, et s’il lui arrive de tourner son esprit ailleurs, la fatale échéance trop proche ne tarde pas à le rattraper : par exemple, au moment où le condamné tente de déchiffrer les écritures sur le mur de sa cellule, un simple dessin se charge de lui rappeler l’omniprésence de cette idée qu’il tente désespérément non pas d’oublier (comment oublier que l’on va mourir ?) , mais tout au moins d’atténuer : « Il m’est venu une idée. Je me suis levé et j’ai promené ma lampe sur les quatre murs de ma cellule. […] Je viens de voir, crayonnée en blanc au coin du mur, une image épouvantable, la figure de cet échafaud qui, à l’heure qu’il est, se dresse peut-être pour moi. 5 » Hugo adopte une tonalité qui fait appel davantage aux émotions qu’au raisonnement, son roman se compose en grande majorité de longues descriptions, alternant avec des passages narratifs 6, se démarquant ainsi nettement de « la forme usuelle du récit ». Il s’agit plus d’une relation de sensations que d’actions, et ceci jusqu’à la fin, puisque dans ses dernières lignes le condamné écrit « il me semble qu’on monte l’escalier 7 ».  Enfin, étant donné que le lecteur parcourt le roman guidé par la seule voix du condamné, il semble évident qu’il ne peut que savoir « ce que fait le personnage et ce qui lui arrive ». Bien sûr, il ne connaît pas la vie du protagoniste dans ses moindres recoins : son nom, pas plus que le motif de sa condamnation ne lui sont révélés et le chapitre XLVII, intitulé simplement « Mon Histoire » ne comprend rien d’autre qu’une note de l’éditeur expliquant que les feuillets composant ce chapitre ont disparu de la circulation, s’ils ont jamais existé ; mais comme l’affirme Jean Massin, « le monologue intérieur est d’abord la parole qu’un homme n’adresse à aucun auditeur, sinon à lui-même 8 », le narrateur n’a donc pas besoin de se présenter, de donner des détails concernant sa vie passée, puisqu’il est lui-même le destinataire premier de ses paroles et il est de règle dans les romans de ne pas répéter les informations que possède déjà le public.

 

Édouard Dujardin propose aussi une définition du monologue intérieur :

 

Discours sans auditeur et non prononcé par lequel un personnage exprime sa pensée la plus intime, la plus proche de l’inconscient, antérieurement à toute organisation logique, c’est à dire en son état naissant, par le moyen de phrases réduites au minimum syntaxial de façon à donner l’impression du tout-venant.9

 

Le condamné ne prononce pas son discours mais l’écrit ; quant à la question de l’auditeur, elle repose sur un faux-problème, puisque même si quelqu’un, un jour,  prenait connaissance de ce qu’a consigné le condamné, il n’aurait aucune possibilité de s’en entretenir avec lui ; la communication ne peut donc fonctionner que dans un sens, et c’est le narrateur qui se trouve en position de force. Le fait que le condamné parle, ou écrive, en même temps qu’il pense, confirme ce que Dujardin  qualifiait de pensée rapportée « antérieurement à toute organisation logique », le lecteur assiste ainsi au travail du flux de la pensée : « Si j’avais ma grâce ? – Avoir ma grâce ! Et par qui ? et pourquoi ? et comment ? Il est impossible qu’on me fasse grâce 10. »  

 

Cependant, bien que le roman de Hugo remplisse les critères de ces deux définitions du monologue intérieur, il est rarement considéré comme utilisant pleinement cette technique. Georges Piroué déclare que dans le texte qui occupe notre étude sont rassemblées « conditions et circonstances pour que naisse le monologue intérieur. Mais ce pas à franchir, (l’auteur) l’abandonne à ses successeurs 11. » Victor Brombert lui fait écho en signalant que « l’agonie au ralenti du Condamné, dans son double aspect de flux et de discontinuité, pourrait être considérée comme une aventure littéraire dans la direction du monologue intérieur 12. » Jacques Seebacher dans sa présentation du Dernier Jour d’un condamné accorde à Hugo le « fond(ement) en écriture (du) monologue intérieur 13 ». Si tous les critiques reconnaissent que le texte contient des parties pouvant soutenir l’appellation “monologue intérieur”, ils ne peuvent en revanche l’admettre pour le roman entier. Or le condamné a bien la parole de la première à la dernière ligne, ses pensées occupent la majeure partie des pages du roman,     entrecoupées, il est vrai, par moment, de passages narratifs, toujours justifiés. Dans le chapitre II, le personnage revient sur son procès qui a eu lieu un peu moins de six semaines auparavant (lui-même ne sait plus exactement et il se voit obligé de tenir les comptes au chapitre VIII), par conséquent il ne rend plus compte de ses réactions spontanées mais il revient après-coup sur ses sentiments, sur ce qu’il a éprouvé à l’annonce de la confirmation de sa condamnation pour notre exemple : « Moi je marchais ivre et stupéfait, une révolution venait de se faire en moi 14. » Il s’agit toujours des pensées du condamné, il nous livre toujours ce qui se passe dans sa tête, mais le critère d’immédiateté, de concordance temporelle entre le temps de l’action et le temps du récit n’est plus respecté, critère que, par ailleurs, ne mentionnait pas James Joyce. Cet épisode rapporté après-coup est légitimé par la cohérence du récit, le condamné explique en effet comment « après bien des hésitations, on (lui) a donné de l’encre, du papier, des plumes 15. »

 

  L’essentiel réside dans ces expressions utilisées par Hugo dans le corps même de son roman, « ce procès-verbal de la pensée agonisante », « cette espèce d’autopsie intellectuelle 16 » et l’on ne peut pas ne pas faire le rapprochement avec ce chapitre des Misérables intitulée « Une tempête sous un crâne 17 », chapitre que Claude Mauriac cite comme un exemple de monologue intérieur dans un article paru en 1974 18. Ce court chapitre reprend la technique développée tout au long du Dernier Jour d’un condamné, mais là où le condamné se pose comme seul narrateur de son récit, le « je » de Jean Valjean prend, pour quelques pages seulement, le relais, du narrateur omniscient qui assure la prise en charge du récit des Misérables. Cependant, on ne peut pas véritablement parler d’un genre littéraire à propos du monologue intérieur qui correspond davantage à une manière de raconter.

1-    Autobiographie ?
Ce chapitre s’appuiera largement sur l’étude menée par Philippe Lejeune 1 sur les problèmes liés à l’autobiographie. Voyons tout d’abord la définition qu’il donne du genre : 
Récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l’histoire de sa personnalité 2.
Le principal obstacle de l’adéquation entre cette définition et le roman de Hugo réside bien entendu dans le terme de « personne réelle ». Philippe Lejeune insiste sur le fait que certains critères émis pour définir l’autobiographie peuvent parfois n’être pas complètement respectés sans véritablement remettre en cause l’appartenance au genre, mais le critère de l’identité ne peut en aucun cas faire défaut dès que l’on parle d’autobiographie : à savoir l’identité entre l’auteur, le narrateur et le personnage principal. L’identité entre le narrateur et le personnage apparaît comme la plus facile à établir et la plus évidente dans Le Dernier Jour d’un condamné : l’utilisation de la première personne du singulier, validant pour reprendre la formule de Gérard Genette une « narration autodiégétique »3 : le personnage du condamné se présente donc à la fois comme sujet de l’énonciation et sujet de l’énoncé, selon les termes linguistiques ; le sujet qui se demande : « est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour ? 4 » correspond à celui qui va effectivement mourir le jour même. En revanche, l’identité entre le narrateur et l’auteur demeure ici plus problématique.
Pour le lecteur d’aujourd’hui, et même pour celui du siècle dernier, Hugo ne peut être assimilé à son personnage pour des raisons matérielles évidentes, mais mettons-nous à la place du public de la première heure : la toute première publication du roman, le 3 février 1829, ne comporte aucun nom d’auteur, seules quelques lignes de préface accompagnent le texte. Il paraît bon de les rappeler ici :
Il y a deux manières de se rendre compte de l’existence de ce livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inégaux sur lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les dernières pensées d’un misérable ; ou il s’est rencontré un homme, un rêveur occupé à observer la nature au profit de l’art, un philosophe, un poëte, que sais-je ? dont cette idée a été la fantaisie, qui l’a prise ou plutôt s’est laissé prendre par elle, et n’a pu s’en débarrasser qu’en la jetant dans un livre.
De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu’il voudra.5
Confession d’un « misérable » ou « fantaisie » ? Autobiographie ou récit fictif ? Cette préface, dont on ne sait même pas si elle est signée par l’auteur ou l’éditeur, n’apporte aucune aide quant à la classification de l’œuvre, bien au contraire. D’après les propos de Philippe Lejeune, « dans les imprimés, toute l’énonciation est prise en charge par une personne qui a coutume de placer son nom sur la couverture du livre, et sur la page de garde, au-dessus ou au-dessous du titre du volume. C’est dans ce nom que se résume toute l’existence de ce qu’on appelle l’auteur 6 ». Or dans notre cas précis, c’est ce « nom » qui fait défaut et l’absence de ce nom fait justement entrave à la clause la plus importante du pacte autobiographique : malgré le respect de tous les critères cités plus haut, si l’auteur n’explique pas clairement que son texte est une autobiographie, alors il ne pourra être considéré comme tel, « l’autobiographie n’est pas un jeu de devinette 7 »,  souligne avec humour Philippe Lejeune.
Ce dernier établit un tableau 8 à deux entrées pour déterminer le genre d’une œuvre ; essayons alors de voir à l’aide de ce tableau où se situe Le Dernier Jour d’un condamné : le tableau nécessite les deux informations suivantes, le nom du personnage et la nature du pacte. Dans le texte que nous étudions le nom du personnage ne nous est pas fourni, tout dépendra donc de la nature du pacte, or celle-ci est en elle-même problématique puisque la première préface laisse au lecteur le libre choix : s’il opte pour la deuxième solution, la pacte sera de nature romanesque et il choisit de ce fait de lire le texte comme un roman ; s’il incline pour la première solution, le pacte sera alors de nature autobiographique, bien sûr ce pacte autobiographique ne coïnciderait pas totalement avec la définition énoncée par Philippe Lejeune, mais on peut y voir le cas particulier d’un auteur qui n’a pas eu le temps de signer son manuscrit ; en effet, puisque le texte se solde par la mort du narrateur-personnage, s’il en est aussi l’auteur, il est tout à fait possible que ses notes aient été retrouvées après sa mort, et que même l’éditeur ne connaisse pas son nom. Le titre du livre, écrit à la troisième personne, peut dans ce raisonnement se lire comme un ajout de l’éditeur et donc ne pas paraître paradoxal par rapport au contenu à la première personne du livre.  Dès la troisième édition du livre, la question ne se pose plus, puisque le « Victor Hugo » inscrit en couverture conclut d’emblée au pacte romanesque, mais pour le lecteur de la première édition, la classification du texte n’appartient qu’à lui 9.
On considère bien souvent  Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie comme l’autobiographie déclarée de l’écrivain. Or là non plus, aucun nom d’auteur n’est inscrit sur la couverture 10 et la narration est effectuée à la troisième personne, Georges Gusdorf qualifie ce texte d’« autobiographie par personne interposée 11 ». Les Contemplations aussi peuvent être envisagées comme une autobiographie, mais cette fois, c’est un critère stylistique qui fait défaut : selon Lejeune une autobiographie s’écrit en prose. On retrouve toutes ces considérations dans une discussion qui a pris place lors d’un colloque sur l’autobiographie en 1975 à la Sorbonne 12 et ce débat entre littéraires et linguistes démontre combien la limite entre l’autobiographie et les genres voisins s’esquisse subtilement.
   
2- Roman autobiographique ? 
Le roman autobiographique se définit généralement comme un roman ayant emprunté la forme de l’autobiographie, la grande différence réside dans le caractère fictif du narrateur, qui ne correspond pas à un personnage réel, sauf cas particulier, mais le personnage se démarque de l’auteur et ne porte pas le même nom que lui. Il peut ressembler à l’auteur, lui emprunter certains traits, mais jamais explicitement, sur toute la longueur du texte, puisque l’ « identité assumée au niveau de l’énonciation 1  représente un caractère propre à l’autobiographie. En revanche, la « ressemblance produite au niveau de l’énoncé 2 » peut s’appliquer à tous les genres littéraires et elle est laissée à l’appréciation du lecteur et au bon gré de l’auteur.
En ce qui concerne Le Dernier Jour d’un condamné, comme on l’a déjà vu, l’une des critiques émise lors de sa parution vise le fait que le condamné « ne ressemble à personne », n’a pas de modèle ; le critère de ressemblance semble donc important pour le public de l’époque et en particulier pour Nodier qui déclare : « Imaginez, par exemple, un condamné dont le nom eût été crié dans les rues de Paris ; un jeune homme comme les jurés en ont vu sur les bancs de la cour d’assise, comme la loi criminelle en envoie trop souvent à la mort 3». C’est ici le manque de ressemblance avec un être réel qui est déploré, et le lecteur ayant besoin d’un point de repère, d’une marque de réel va chercher des ressemblances entre le personnage et l’auteur. Suivant le raisonnement que l’auteur s’est forcément inspiré de quelqu’un en écrivant, s’il ne s’agit pas d’une personne réelle évidente, qui pourrait être en l’occurrence un condamné dont il a beaucoup été question dans l’actualité récente, le lecteur se persuade alors que le personnage est à plus ou moins grande échelle inspiré de l’auteur lui-même. Mais le défaut de ressemblance est, dans le texte de Hugo, accentué par le manque d’informations concernant le condamné : comment pourrait-il ressembler à quelqu’un puisque aucun détail sur son crime, peu de détails sur sa vie nous sont livrés ?  ». 
Le lecteur accorde donc d’autant plus d’attention à ces détails qu’ils se caractérisent par leur rareté. Comme l’explique Philippe Lejeune, le lecteur se met à « soupçonner » l’identité qui est susceptible d’exister entre l’auteur et son personnage 4.  Les lecteurs les plus exigeants se mettent alors en quête du moindre détail et tentent de l’analyser afin d’y débusquer l’auteur. Nous verrons plus précisément dans le chapitre 5 de cette étude, qui sera consacrée aux éléments autobiographiques repérables dans le roman de Hugo, les points de ressemblance les plus manifestes entre la vie du condamné et la vie de l’auteur. Or si le condamné est à ce point dépourvu de biographie, c’est peut-être justement parce qu’il est trop plein d’autobiographie. Plus ou moins consciemment, Hugo a truffé son roman d’éléments tirés de sa vie, de ses observations, de ses émotions, comme le fait remarquer Hubert Juin : « le vécu de Victor Hugo se mêle absolument à cette fantaisie 5. » On peut dire avec Michel Neyraut que l’ « on voit comme il est difficile de parler d’une autobiographie sans parler de la sienne 6.» Et d’une manière plus générale, comme le souligne Georges Gusdorf, «l’écrivain parle de lui bien entendu quand il parle d’autre chose 7».  Mais à la différence de Flaubert qui affirmait « Madame Bovary c’est moi », la plupart des écrivains refusent d’admettre ou de développer leur parenté plus ou moins proche avec le personnage qu’ils ont créé. Ils laissent donc au lecteur la responsabilité d’en décider.
Cette liberté d’interprétation est accentuée dans le roman de Hugo par les quelques lignes qui composent la première préface, comme nous l’avons vu lors d’un précédent point de notre étude. Libre alors à tout lecteur d’établir des comparaisons entre le personnage dont il a l’histoire sous les yeux et l’auteur. Ceci est d’autant plus aisé que l’auteur a un passé littéraire. En effet, le public de 1829 lira le livre qui nous occupe différemment de celui d’aujourd’hui, ou même de celui de 1885. A l’époque de la parution du  Dernier Jour du condamné, Hugo n’avait publié que deux romans, Han d’Islande et les deux versions de Bug-Jargal, quelques recueils de poésie parmi lesquels les Odes et Ballades, et Cromwell dont la préface lui assurait déjà une bonne réputation, mais il n’était pas encore la légende qu’il deviendra. Divers événements littéraires ou  politiques permettront par la suite de lire le roman autrement ; l’affaire Tapner 8, en particulier, a donné une nouvelle orientation à la lecture du texte.
Par conséquent, à défaut d’un pacte autobiographique, on rencontrerait dans le roman ce que Philippe Lejeune appelle « le pacte fantasmatique » et dont il donne la définition suivante : « Le lecteur est ainsi invité à lire les romans non seulement comme des fictions renvoyant à une vérité de la « nature humaine », mais aussi comme des fantasmes révélateurs d’un individu.9 » Le lecteur peut donc se baser sur des faits réels, biographiques pour axer son interprétation, pour lire ce qu’il a envie de lire dans une œuvre, faits qui se présentent parfois comme évidents, mais qui peuvent aussi être latents. Là se pose le vaste problème de  l’interprétation littéraire, et en particulier de l’interprétation basée sur la psychanalyse. Mais là n’est pas le but de cette étude. Si Le Dernier Jour d’un condamné oscille entre autobiographie et roman autobiographique, on y discerne aussi certains éléments caractéristiques de genres voisins de ces derniers.  
2-      Un Je anonyme
 
D’un point de vue strictement linguistique, le pronom représentant la première personne du singulier est défini de la manière suivante par Émile Benveniste : « je se réfère à l’acte de discours individuel où il est prononcé, et il en désigne le locuteur. C’est un terme qui ne peut être identifié que dans une instance de discours et qui n’a de référence qu’actuelle.1 » Le pronom personnel « je » fait partie de ce que Benveniste appelle les « embrayeurs » du récit, c’est à dire des éléments qui n’existent dans une situation que par rapport à un référent. Or dans Le Dernier Jour d’un condamné, le «  je » n’a aucun référent propre, à aucun moment une quelconque indication concernant le nom du personnage qui dit « je » ne nous est donnée. Les « informants » définis par Barthes 2 sont ici totalement absents et le caractère du protagoniste nous est peu à peu dévoilé grâce aux « indices », indices qui sont bien évidemment inhérents à la technique utilisée par Hugo. Comme le souligne Marie-Claire Vallois, « Nodier ne croyait pourtant pas si bien dire. Le roman de Hugo, c’est bien l’histoire de « personne » dans le sens traditionnel, mais aussi dans l’acception linguistique 3 ». En effet, l’absence de référent débouche sur une non-personne au sens linguistique du terme.
Le « je » du condamné se trouve dans une situation pour le moins paradoxale. Anne Ubersfeld remarque en effet qu’ « il  est le Je-conscience qui parle mais en même temps c’est un Je  rigoureusement dépersonnalisé.4 » Le lecteur est face à un personnage qui dit « je », qui prend en charge la narration de tout le roman, et malgré tout cela, il ne sait absolument rien sur ce personnage qui se cantonne dans l’anonymat le plus complet. Mais cet anonymat, si souvent perçu comme une erreur de la part de Hugo par les lecteurs, est en fait constitutif de son projet initial, et il l’explique par la suite dans la préface de 1832, qui peut d’ailleurs être considérée à juste titre comme une postface, au vu de sa portée justificatrice : 
Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a dû, et c’est pour cela que Le Dernier Jour d’un condamné est ainsi fait, élaguer de toutes parts dans son sujet le contingent, l’accident, le particulier, le spécial, le relatif, le modifiable, l’épisode, l’anecdote, l’événement, le nom propre, et se borner (si c’est là se borner) à plaider la cause d’un condamné quelconque, exécuté un jour quelconque, pour un crime quelconque. 5   
De plus, ce personnage qui n’a pas d’identité propre se voit dépossédé de sa subjectivité et de son individualité, comme le montre Marie-Claire Vallois : « Le sujet-narrateur, se voit ainsi réduit à n’être plus que le traducteur-spectateur de l’histoire qui se trouve être celle « des autres » avant d’être la sienne 6 ». Elle souligne que le « sujet se trouve remplacé par l’instance à la fois multiple et anonyme du texte de la loi. » Mais cet anonymat est aussi présent dans le roman à un autre niveau.
Roland Barthes explique que, pour un auteur, le « je est encore la forme la plus fidèle de l’anonymat. » et que « le droit à la troisième personne se conquiert, au fur et à mesure que l’existence devient destin et le soliloque Roman 7 ». En effet pour lui, le « je », de par son caractère « moins ambigu », est par conséquent « moins romanesque » ; le « je » serait utilisé dans des cas extrêmes : soit lorsqu’il se place « en deçà de la convention » ou bien « au-delà de la convention », pour ce dernier cas, il cite en exemple un texte présentant le « faux naturel d’une confidence ». C’est a priori dans cette catégorie que le roman de Hugo serait classé aujourd’hui. Une nouvelle fois, le choix de Hugo pour la première personne se justifie. Le choix d’une narration à la troisième personne était à bannir, puisque le « il » se présente comme « une convention-type du roman 8 ». Il ne voulait pas d’un roman classique ou conventionnel : à sujet original, forme originale. Cette modernité à laquelle aspire Hugo se trouve confirmée par Barthes dans l’introduction de son essai, lorsqu’il déclare : « aux temps bourgeois (c’est à dire classiques et romantiques) la forme ne pouvait être déchirée puisque la conscience ne l’était pas ; et qu’au contraire dès l’instant où l’écrivain a cessé d’être un témoin de l’universel pour devenir une conscience malhe

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