Jeannot et Colin, Voltaire; lecture analytique, commentaire

Jeannot et Colin,Voltaire, 1764

Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune marquis: ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne savait rien, ne put rien enseigner à son pupille. Monsieur voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas. Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la maison commença par lui dire d'abord: "Monsieur, comme vous savez le latin, et que vous êtes un homme de la cour... - Moi, monsieur, du latin! je n'en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et bien m'en a pris; il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne partage pas son application entre elle et les langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grâce; elles n'ont sur nous cette supériorité que parce qu'elles ne savent pas le latin.

- Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon fils soit un homme d'esprit, qu'il réussisse dans le monde; et vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu. Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin? Plaide-t-on en latin quand on a un procès? Fait-on l'amour en latin?" Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaître Cicéron, Horace, et Virgile. "Mais qu'apprendra-t-il donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? - A quoi cela lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand monsieur le marquis ira dans ses terres les postillons ne sauront-ils pas les chemins? ils ne l'égareront certainement pas. On n'a pas besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va très commodément de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve.

- Vous avez raison, répliqua le père; mais j'ai entendu parler d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie. - Quelle pitié! repartit le gouverneur; se conduit-on par les astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouve à point nommé dans l'almanach, qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe?"

Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis était au comble de la joie; le père était très indécis. "Que faudra-t-il donc apprendre à mon fils? disait-il. - A être aimable, répondit l'ami que l'on consultait; et s'il sait les moyens de plaire, il saura tout: c'est un art qu'il apprendra chez madame sa mère, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la moindre peine."

Madame, à ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit: "On voit bien, monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus savant; mon fils vous devra toute son éducation: je m'imagine pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire. - Hélas! madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il; il n'y a certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour. Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits, ne sont que des fables convenues; et pour les modernes; c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Qu'importe à monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs de France, et que son successeur ait été bègue?

- Rien n'est mieux dit! s'écria le gouverneur: on étouffe l'esprit des enfants sous un amas de connaissances inutiles; mais de toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est la plus capable d'étouffer toute espèce de génie, c'est la géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces, des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle et une ligne droite qui le touche, quoique dans la réalité on n'y puisse pas passer un fétu. La géométrie, en vérité, n'est qu'une mauvaise plaisanterie."

Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire; mais ils furent entièrement de son avis.

 

Séance 5: Support: Jeannot & Colin, Voltaire

 

Objectifs:

 

  • L'apologue

  • Les savoirs a enseigner: critique d'une certaine façon de faire

  • Les philosophes des Lumières (suite)

  • L'ironie

 

 

A. Texte & Contexte:

 

Voltaire est un des auteurs majeurs de notre littérature qu'il influença tant par ses écrits que par ses actes. Il est un des premiers auteurs engagés, c'est a dire un des premiers a avoir mis sa plume au service de la justice (affaire Calasse) . Il est né en 1694 et est mort en 1770. l'ironie de son histoire est qu'il se voulait être le plus grand dramaturge de son temps, c'est a dire qu'il resterait a la postérité par la Henriade. Or il se trouve que ses tragédies illustrent se que nous avions dit du théâtre pour être emblématique d'une époque comme l' a été le théâtre de Racine il faut qu'elle exprime la vérité sociale d'une époque, or la noblesse n'est plus la caste dominante du 18eme siècle, son œuvre se trouve dons décalée. Ceci dit, il va participer a l'Encyclopédie puis en imitation il écrira lui même un dictionnaire philosophique portatif puis va produire des comtes philosophiques. Il entretient une correspondance avec les tyrans européens. Et surtout il tentera d'appliquer sur ses propres domaines les théories qui son les siennes.

Jeannot et Colin est un conte philosophique au même titre que Candide, il raconte l'histoire de deux jeunes garçons d'origine assez modestes qui sont séparés , l'un dont le père s'est enrichi rapidement incarne le nouveau riche, Jeannot, l'autre le bon sens populaire, Colin. Leur opposition et leur histoire permet a l'auteur de dégager une morale. Notre extrait se situe ou le père de Jeannot s'interroge sur l'éducation qu'il va donner a son fils nouvellement enrichi. 

B. Lecture analytique:
 
Sommaire: Résumé rapide des évènements
Scène: Point culminant du passage
Pause: Description
Ellipse: Ce qui n'est pas dit
(Le tout constituant les 4 parties a retrouver dans une narration)
 
 
Les personnages de l'extrait sont le père, la mère, le gouverneur, l'auteur et l'enfant.
Apologue: Court récit au schéma narratif simple dont on tire une morale. C'est une argumentation indirecte ( par l'exemple ).
Situation de l'extrait: Jeannot et Colin fréquentent la même école mais les parents de Jeannot accèdent a la richesse et amène leur enfant au loin.
Le texte se décompose en 3 parties, 2 sommaires qui encadrent une scène.
Le thème de se texte est le contenu éducatif qu'il faut enseigner à un jeune marquis. Ce texte est un récit, les pronoms sont « elle » et « il » sauf pour les dialogues. A l'époque des Femmes savantes en 1680 un courant religieux s'est élevé contre l'éducation des femmes, cette éducation était très contrôlée. La critique adressée par Voltaire est l'inculture comme principe d'enseignement lequel est entièrement axé sur le paraître. recevoir l'éducation d'une femme est l'équivalent de n'en pas recevoir digne de ce nom. Nous allons voir a présent dans une lecture analytique les outils mis en place par l'auteur pour critiquer cette inculture socialement correcte. Les outils sont mis en place des la première ligne. Les 3 anaphores de "gouverneur", une poétique et deux lexicales complètent le sens du mot par deux expansions très brèves et très incisives le présentant comme un homme à l'excellent paraître mais inexistant dans l'être. Cette inexistence fait l'objet d'une insistance par l'anaphore de « rien ». le choix de l'enseignant s'avère donc mauvais mais de plus les parents ne sont pas d'accord sur les matières a enseigner. La postposition du mot agréable jointe au mot « auteur » dénonce le choix pertinent de Monsieur et Madame qui prenaient un auteur pour arbitre se qui est bien mais hélas « un auteur agréable » ce qui dévalorise sa notoriété. Le jeu du monde va être dénoncé par cette invitation a dîner qui marque une certaine légèreté alors que le sujet est quand même grave: l'éducation du fils. On note que les divers enseignement vont êtres énumérés au fur et a mesure puis éliminés au fur et a mesure. Le questionnement a l'auteur commence avec un argument d'autorité, être a la cour c'est donc être savant. Ce que l'auteur dénonce tout de suite par une phrase a la ponctuation émotive qui marque l'indignation, le négatif total « je n'en sait pas un mot » auquel s'oppose le qualificatif de « bel esprit ». L'auteur dans le texte démontre son inculture par son argumentation absurde en qualifiant le latin de langue étrangère. L'auteur semble indiquer ici que l'enfant doit recevoir une éducation de femme c'est a dire une éducation minimum et c'est donc l'absence de savoir qui constitue une supériorité. Argument évidemment absurde, sur lequel Madame insiste en disant que pour réussir il ne faut rien savoir. Un homme qui réussit n'est pas un homme qui a une bonne situation, c'est un homme qui va à l'opéra et a la comédie pour lesquelles le savoir n'est pas utile. L'ultime argument de la marquise est ridicule car c'est dans le domaine du droit que le latin reste le plus présent.
«Castigat ridendo mores» , Horace, Corriger les mœurs par le rire.
L'hyperbole "éblouie": figure d'exagération montre le marquis aveuglé par l'ignorance. Le programme éducatif devient un programme par défaut et on va assister à une énumération de divers savoirs. Les 3 anaphores du mot latin sont postposées devant des points d'interrogations en font des question rhétoriques ou le bon sens inciterai a dire "oui" mais eux répondent "non". La proposition successive de ses enseignements indique que contrairement a ce que nous avons pu trouver chez les humanistes ou l'enseignement conçu de façon globale et vise a en faire un être humain. L'enseignement ici n'est qu'un loisir destiné à paraître sans objectifs concrets.
 

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