lectures complémentaires

 



Impie : se moque de Dieu

Introduction

Molière, XVIIe siècle, comédie.

    Après Tartufe, Molière publie Dom Juan en 1665 qui met en scène un libre penseur d’une ampleur exceptionnelle.
    Présenter cet extrait dans lequel Dom Juan rencontre la statue et l’invite à dîner.

Lecture du texte

Annonce des axes

Analyse méthodique

I. La fin tragique d’un héros de comédie

Fatalité du dénouement, apparition de spectre.
Un spectre à deux visages : femme voilée, représentation de la femme bafouée.

Temps : Dom juan vit au jour le jour, il oublie son passé, ignore l’avenir.
La statue impératif (sentence, jugement dernier cf. bourreau, festin de pierre)

Messager de Dieu les choses sont jouées, plus de conditionnel « arrêtez ». Dom Juan ne peut plus s’échapper. La statue est la figure du destin.
Champ lexical religieux : Ciel, flamme, tonnerre qui tombe de…la puissance du destin.


II. Le défi de Dom Juan

Dom Juan se voit infliger un châtiment à la hauteur de ses péchés : la mort.
Il a enfin un adversaire à sa taille : seul Dieu peut le stopper. Mais il refuse la domination de son destin, dans le sens ou il l’affronte et il meurt debout.
Il reste lui-même, matérialiste, rationaliste jusqu’au bout.
« Oui, où faut-il aller ? » Il se met en face de son destin. Dom Juan est d’autant plus grand que Sganarelle est pitoyable.


Conclusion

    Le dénouement était prévisible dès l’acte 3, mais il se fait attendre et est précipité en 2 scènes. Ceci est contraire au dénouement classique car tous les personnages ne sont pas réunis sur scène et leur sort n’est pas fixe. Ce dénouement est ambigu. Au premier degré, la pièce finit bien et Dom Juan est puni pour ses méfaits, mais au second degré, en défiant le destin, Dom Juan est un personnage hors du commun. D’autre part Sganarelle, le garant de la morale se montre pitoyable en réclament son argent à la mort de son maître. De plus, l’intervention du merveilleux comme manifestation divine n’est pas forcement crédible donc on peut se demander si Molière est sincère en faisant mourir son personnage ou si il se préserve de la censure. Dom Juan subit il une défaite ? Le « oh ciel » vient de la douleur physique et sa dernière parole lucide est « non ». Toute la puissance du ciel peut écraser physiquement un homme mais elle ne peut rien contre la liberté de conscience et de pensée.

Un peu de vocabulaire :

  • miséricorde : Pitié par laquelle on pardonne un coupable. http://mael.monnier.free.fr/images/fleche.gifclémence, indulgence, pardon. - Religieux : La miséricorde divine http://mael.monnier.free.fr/images/fleche.gifabsolution

Cette pièce a été représentée pour la première fois en 1665.

Situation de cet extrait :

Molière n'a pas inventé le personnage de Dom Juan, il l'a emprunté à la littérature espagnole et il a repris ce thème dans cette pièce en le développant. Cette pièce a été très contestée à l'époque : Dom Juan est un noble (Dom = seigneur), il se dit athée et professe des idées matérialistes, de plus, c'est un amateur de femmes, il aime bien en changer régulièrement, il se moque de toute morale ; Il présente un personnage relativement positif malgré ses deux défauts majeurs : l'athéisme et le matérialisme, la pièce est assez ambigu et Molière ne prend pas vraiment parti ; Contrairement à son maître, Sganarelle défend la religion, c'est pourquoi il est ridiculisé comme il ne tient pas la route face à Dom Juan ; Molière tracait d'un grand seigneur un portrait de voleurs de femmes. A travers cette pièce, les nobles se sont sentis mis en cause. Cette pièce a servi de support au Don Jiovanni de Mozart, et ce personnage revient encore chez Baudelaire. Dom Juan veut être pleinement lui-même.

Nous sommes à la fin de la pièce. (C'est une comédie.) Dom Juan a été invité à diner par la statue du commandeur, qui a été tué par Dom Juan lors d'un duel. On voit bien qu'il décide d'aller jusqu'au bout, d'aller au devant de son destin, la pièce se termine par sa mort en direct.

Nous nous interrogerons tout d'abord sur ce qui fait le climat de fatalité du texte puis nous étudierons Dom Juan face à son destin.

I - Qu'est ce qui fait le climat de fatalité de ce texte ?

Dom Juan est retenu à cause de sa personne mais aussi par la statue qui emploie l'impératif : "Arrêtez", "Donnez-moi". Il ne peut donc pas s'échapper. Dieu lui envoie la sentence qu'il mérite.

La femme voilée symbolise le deuil, la mort et a quelquechose de mystérieux, de caché. Elle est comme le messager du ciel. On sait que le destin est donc prêt de s'accomplir à moins qu'il ne se repente, le dénouement et le châtiment sont imminents.
Le spectre est une allégorie du Temps ou de la mort : "représente le Temps avec sa faux à la main". Il représente ce destin, qui est là devant Dom Juan. Ce spectre est invulnérable : "le spectre s'envole" et mystérieux, indéfinissable : "spectre, fantôme ou diable".
La statue est comme un bourreau : c'est elle qui l'a invité et elle lui prend la main puis l'entraîne. Le sous-titre de cette pièce est le Festin de pierre et le mets de ce festin, c'est lui. La statue est une figure du destin. Les choses sont jouées maintenant : le conditionnel n'est plus utilisé. La statue est un messager du ciel, ceci a été reproché à Voltaire.
Le tonnerre qui tombe symbolise toute la puissance du destin, de la fatalité, Dom Juan est réduit à néant.

II - La détermination, le défi de Dom Juan

Il affronte son destin debout. Sganarelle sert à l'amener à se définir encore plus et crée un contraste avec son obstination. Sganarelle est effrayé par son destin. Le verbe "ose" montre bien qu'il se sent supérieur. Il estime que c'est une audace de parler au messager du Ciel, il a même une espèce de familiarité, il se sent de plein pied avec son destin. Il refuse la dominance de son destin : "non, non", "rien n'est capable de m'imprimer", "il ne sera pas dit (...) que je sois capable de me repentir". C'est donc quelqu'un qui est incrédule, il ne croit pas a(ux) Dieu(s), c'est son affirmation matérialiste qui est exprimée par ces expressions. "repentir" fait parti du vocabulaire moral, voire religieux et le terme "miséricorde" connotte la pitié, la grâce. Il refuse la grâce de Dieu parce qu'il nie son existence. Il lance un défi, mêlé de curiosités : "Je veux voir", "Je veux éprouver". Il veut du concret et veut expérimenter, il ne se laisse pas démonté. Sganarelle en est effrayé : on le remarque à ses "Ah !" et à ses "Oh !".

Dom Juan est de plus en plus acculé par ses adversiares, pour s'en sortir, il feind cette conversation, il va avec son père, il joue avec Dieu et la religion qu'il fait semblant de croire. Son défit manifeste la liberté qu'il prend face à son destin. C'est dans cette logique qu'il faut comprendre cette scène. Dom Juan est un homme d'honneur, celà montre sa détermination et qu'il ne peut pas reculer, il décide d'accomplir ses actes jusqu'au bout. Il continue à avancer, il ne tient pas compte de ce qu'on lui dit. La statue provoque de la terreur chez Sganarelle et du mystère pour Dom Juan qui ne croît pas au spectre. Il persiste dans la ligne qu'il a choisi. Il devine qu'il arrive à son heure de vérité même si il ne sait pas quelle forme elle va prendre. Dom Juan est à la poursuite de son destin en quelque sorte : "Oui", "Où faut-il aller ?", il se met en face avec le destin, il est resté debout jusqu'au bout.

Conclusion :

D'une part, Sganarelle donne une accumulation de méfaits de Dom Juan, qui peut laisser penser que la pièce finit bien et que le malfaiteur a été éliminé ce qui pourrait le réduire à un voyou, elle contribue encore à grandir le personnage à la démesure d'un démon ou d'un diable. D'autre part, on retrouve la notion de Michel Tourniern selon laquelle "le mythe est un rappel au désordre" : il a mis à mal l'ordre du mariage et la loi religieuse. De plus, ce personnage est hors du commun, au-dessus de l'ordinaire. Sganarelle est imménement pitoyable : il est préoccupé par ses gages et il est malheureux, il apparaît plus victime que Dom Juan, il est devenu aussi matérialiste que son maître, la médiocrité de ce personnage souligne la position supérieure de Dom Juan. La leçon est que le personnage de Dom Juan survit à sa mort. Il gagne sur le destin en se soumettant librement à la mort comme Antigone ou Œdipe.

DOM JUAN DE MOLIèRE (1662)

Dom Juan et la religion : le défi à Dieu

La grande originalité du Dom Juan de Molière par rapport au mythe, c'est l'aspect religieux : Dom Juan, non content de contester par son existence même les valeurs morales aristocratiques, le sacrement du mariage et le respect dû au père, s'attaque au fondement même de la société. C'est un libertin, non seulement au sens moral que le mot prendra au 18ème siècle (Valmont, dans les Liaisons Dangereuses, ou les personnages de Sade sont des "libertins"), mais au sens fort que prend le mot au 17ème siècle : athée, ou sacrilège.

Dom Juan est-il athée ?

Acte III, 1 : Dom Juan affirme ne croire ni au ciel, ni à l'enfer, ni à une vie au-delà de la mort : "je crois que deux et deux sont quatre..." On pourrait donc penser que Dom Juan est un athée conséquent, ou du moins un agnostique.

Or plusieurs scènes vont à l'encontre de cette affirmation :

  • La scène du Pauvre (III, 2) : Dom Juan se moque cruellement de l'ermite, et de l'inefficacité de ses prières, qui le laissent dans le dénuement.
    Il l'oblige à jurer, c'est à dire à commettre un sacrilège.
    Or le Pauvre est un être sacré : c'est donc une attaque directe contre Dieu, comme le confirme la dernière phrase : "je te le donne pour l'amour de l'humanité". Dans la formule normale, on attend "pour l'amour de Dieu".
    Est-ce une attaque contre la religion (institution purement humaine), ou contre Dieu ? Dans ce cas, attaque-t-on ce à quoi on ne croit pas ?
  • La scène du tombeau (III, 5) témoigne du même mépris pour le sacré. Dom Juan n'est pas ou peu ébranlé, même par le "miracle" qui terrifie Sganarelle... mais il marque une impatience nouvelle.
  • Dom Juan face à son père (IV, 4-5), puis à Donne Elvire (IV, 7) : Dom Juan est insensible à leur prière et à leurs objurgations.
  • Les scènes d'hypocrisie (V, 1, 2 et 3) s'accompagnent d'un discours sur la religion, la cabale et les hommes pieux, qui sont soit hypocrites, soit dupes : ces scènes sont conçues comme l'injure ultime à la religion.
  • Le duel final avec le Ciel (V, 4-5) : affrontement direct - et le dernier mot de Dom Juan est "Non" !

L'affrontement est donc de plus en plus direct entre Dom Juan et Dieu. Il y a gradation dans le crime, qui prend de plus en plus l'allure d'un défi au Ciel. Ce n'est pas l'attitude d'un athée : on ne défie pas ce qui n'existe pas !

Les défenseurs de la religion :

Sganarelle.

Si la pièce de Molière avait uniquement pour but de dénoncer la démesure d'un athée, Dom Juan trouverait en face de lui des défenseurs conséquents de la religion, comme Tartuffe a eu en face de lui Cléante. Or le défenseur le plus présent est... Sganarelle !

Sganarelle représente le double et le contraire de Dom Juan ; défenseur de la religion, il est aussi poltron, menteur, et surtout crédule. Dans la scène où il discute sérieusement (?) avec Dom Juan, il est en habit de médecin, ce qui chez Molière discrédite totalement le discours. Par ailleurs, il met Dieu et le "moine bourru" sur le même plan :

"Il n'y a rien de plus vrai que le Moine Bourru, et je me ferais pendre pour celui-là".

Sa morale relève du bon sens, sans grandeur. Il condamne l'immoralité de Dom Juan... mais rudoie le Pauvre avec lui dès la scène suivante (III, 2) : "va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal". Et il se comporte de même à l'égard de Monsieur Dimanche.

Ses arguments ne sont pas grotesques en soi : la beauté de la nature, l'origine de l'homme, sa liberté... mais il n'est pas capable de les tenir jusqu'au bout, il il "leur casse le nez". Et l'on verra dans la suite que c'est le surnaturel qui convainc Sganarelle !

Enfin, à la fin de la pièce, sa moralité est étouffée par son intérêt immédiat : son dernier cri (qui est aussi le dernier mot de la pièce) est "mes gages !"

Sganarelle est donc le représentant d'une religion populaire, mêlée de superstition, et qui se confond avec un respect peureux des puissants et des conventions. Bribes de raisonnements mal assimilées, confusion, cette religion ne repose sur rien de sérieux, et elle ne donne même pas à Sganarelle une quelconque conscience morale : il est donc le plus catastrophique défenseur possible de la religion.

Donne Elvire et Dom Louis.

  • Le père de Dom Juan a une haute image de ce qu'il doit à son rang, et à la morale. C'est le type même du "père noble", et sa noblesse morale, l'amour sincère qu'il éprouve pour son fils, sa dignité en font un personnage touchant. Mais il a peu de place dans la pièce : deux scènes seulement, IV, 4, dans laquelle il est odieusement bafoué, et V, 1 dans lequel il est dupé par la nouvelle attitude de Dom Juan. Dans les deux cas, il n'a pas le dessus et montre surtout sa faiblesse.
  • Donne Elvire : c'est elle qui donne à Dom Juan un ultime et touchant avertissement. Jeune, belle, noble dans ses sentiments comme dans sa nature, elle aime sincèrement Dom Juan. Mais lui ne voit en elle que la femme, et ne l'écoute même pas.

Les deux représentants les plus nobles et les plus touchants de la morale et de la religion se caractérisent d'abord par leur impuissance. Tous deux sont des victimes, et leur rôle dans l'intrigue est loin d'être décisif.

Tout le prestige revient donc à Dom Juan, qui dans son défi à Dieu a le courage d'aller jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice de sa vie. Son dernier mot est un hurlement de douleur physique... mais nullement un aveu de défaite ! L'on comprend que la pièce, aussitôt après le Tartuffe, ait mis les dévots hors d'eux...


Le dénouement : acte V, scènes 5 et 6

Prévisible dès l'acte III, le dénouement se fait longuement attendre (voir la structure de la pièce), et se précipite en deux très courtes scènes : voilà qui est contraire aux règles du dénouement classique (tous les personnages se retrouvent en scène, le sort de chacun est fixé).

Un dénouement attendu, mais peu conforme aux règles :

  • La morale est sauve : Dom Juan a été foudroyé.
  • Une forme peu classique : tous les personnages ne sont pas réunis sur scène. Le sort de chacun est indifférent ; les gens que Dom Juan a fréquentés ne vivent que par rapport à lui, et s'effacent quand il n'y pense plus. Que deviennent Charlotte, Mathurine, Elvire ?... Seul Sganarelle (et il n'est pas indifférent que ce soit un personnage carnavalesque qui ait le dernier mot, et avec un mot parfaitement trivial) demeure, mais son cri réduit les liens qui l'unissaient à Dom Juan à une pure relation mercantile.
  • De plus, triomphe de l'esthétique baroque : intervention du surnaturel, (le spectre, la statue...) et utilisation de machines spectaculaires, ancêtres de nos "effets spéciaux".

Un dénouement ambigu :

  • Sganarelle parle au nom de la morale (appel au repentir, dernière tirade) mais au moment du danger il désavoue le maître dont il a été le complice et le double : "mes gages" prend une tournure grinçante : Dom Juan n'est plus qu'un employeur indélicat, qui part sans payer ses employés ! Le comique, grinçant, survit au milieu du tragique. Et le tenant de la morale se disqualifie définitivement, notamment aux yeux d'un public noble, pour qui parler d'argent est de la dernière vulgarité.
  • Dom Juan subit-il une défaite ? L'exclamation "ô ciel" est arrachée par la douleur physique, et sa dernière parole lucide est "non". Toute la puissance du ciel peut écraser physiquement un homme, mais ne peut rien contre la liberté de la conscience...

Dom Juan ou la transgression de l'ordre social.

Dom Juan offre un véritable panorama de la société ; Dom  Juan, face à chacune des classes représentées, joue sa propre partition transgressive.

La noblesse :

Représentée par Donne Elvire et ses frères, ainsi que par Dom Louis (et Dom Juan lui-même), elle se veut porteuse de valeurs morales : bravoure, sens de l'honneur, respect des femmes, de la religion, de la parole donnée. Or Dom Juan met en danger ce code social :

  • il ne respecte pas les normes sociales, refusant par exemple la charité au Pauvre et l'obligeant au sacrilège.
  • Il ne respecte pas les sacrements : ni le mariage ("c'est un épouseur à toutes mains"), ni les funérailles (scène du tombeau).
  • Il ne respecte pas la parole donnée : à Donne Elvire, mais aussi à Monsieur Dimanche !
  • Enfin, il ne respecte pas son père : ni les liens du sang, ni les cheveux blancs ne l'empêchent de bafouer cruellement celui-ci.

"C'est une terrible chose qu'un grand seigneur méchant homme" s'exclame Sganarelle (I, 1) : en transgressant brutalement toutes les valeurs de la noblesse, Dom Juan met à nu la brutalité des rapports sociaux.

Les paysans :

L'acte qui oppose Dom Juan aux paysans est éminemment comique : face à Mathurine et Charlotte, Dom Juan, homme du réflexe, obéit mécaniquement à sa nature, au risque de se mettre en difficulté ; mais il profite également avec cynisme de sa position de noble, face à deux petites paysannes naïves. L'affrontement avec Pierrot rappelle la dimension sociale du conflit : "nos femmes", "parce que vous êtes monsieur".
Molière atténue ce que la scène pourrait montrer de brutal affrontement de classe en faisant de Pierrot un personnage comique, à la fois fanfaron et peureux ; il n'en reste pas moins que l'on retient le cynisme et l'absence de scrupule, la brutalité du Noble face à des paysans désarmés (et à qui, en outre, il doit la vie ! Il transgresse même la plus élémentaire morale...)

Le Pauvre :

C'est en réalité un ermite, c'est à dire un personnage qui a abandonné le "monde" pour se consacrer à Dieu. Comme tel, il devrait être un personnage sacré. Là encore on peut souligner la brutalité des rapports : Dom Juan joue cette fois non de son rang, mais de sa fortune. Il échoue d'ailleurs. Il s'agit moins ici d'un affrontement de classe que d'une lutte morale. Dom Juan peut transgresser les valeurs sacrées, pour lui-même ; mais il ne peut entraîner quiconque a de puissantes convictions morales. Il n'entraîne ni Donne Elvire, ni le Pauvre, mais il peut séduire Sganarelle ou les paysannes, qui n'ont aucune conviction solide !

Les bourgeois :

Ils sont représentés par M. Dimanche, un marchand, créancier de Dom Juan. Les seuls rapports entre la Noblesse et la bourgeoisie sont des rapports d'affaire, mais ceux-ci supposent un minimum de bonne foi de part et d'autre.

  • Sous la parfaite politesse de Dom Juan perce un écrasant mépris de caste : sa familiarité en est presque insultante (il demande des nouvelles du petit chien !) ; et il paie littéralement de mots le pauvre bourgeois !
  • Sganarelle, double déformé de Dom Juan (mais qui révèle sa vérité sans masque) se conduit de manière méprisante à l'égard du marchand, et met en évidence les rapports de domination.

Les domestiques :

  • Si Gusman est le reflet de sa maîtresse et adopte un langage de moraliste peu différent de celui d'un Dom Louis ou d'un Dom Carlos ("chastes feux de Donne Elvire"... "un homme de sa qualité...", "les saints nœuds du mariage")...
  • en revanche les liens de Sganarelle avec Dom Juan sont beaucoup plus complexes, relevant tantôt de la complicité, tantôt de la servilité.
    • Il condamne son maître en paroles (I, 1 ; II, 4), mais il l'imite souvent en acte, en particulier lorsque Dom Juan rend manifeste des rapports de domination : avec M. Dimanche, ou avec le Pauvre.
    • Il va parfois même jusqu'à l'identification complète, avec M. Dimanche (IV, 1 : "de quoi s'avise-t-il de venir nous demander de l'argent ?" - on apprend d'ailleurs que lui aussi a emprunté au marchand !) ou IV, 7 : "qui diable vient nous troubler dans notre repos ?"
    • mais il subit lui-même ce rapport de domination : il se taît quand son maître menace (I, 2) et obéit en gémissant de sa complaisance (I,3 ; II, 4 ; II,5 ; IV, 1 ; IV, 5). Et là encore, Dom Juan n'hésite pas à abuser de son pouvoir, exposant son valet à sa place (en prenant ses habits, en l'envoyant répondre à la statue...) sans le moindre scrupule.

La transgression ultime : l'hypocrisie (V, 2).

On pourrait penser que l'hypocrisie, dernier visage de Dom Juan, tranche avec les précédents ; l'hypocrisie, art de la dissimulation, suppose des calculs, une petitesse incompatibles avec la nature généreuse et démesurée de Dom Juan. Mais il l'utilise comme un moyen de poursuivre sa route, et d'assouvir ses désirs. L'hypocrisie est donc un instrument de la volonté de puissance, dans une société corrompue.

La tirade sur l'hypocrisie est surtout une arme de guerre aux mains de Molière, qui par ce moyen règle violemment ses comptes avec ses ennemis du camp dévot. Dom Juan est la continuité de Tartuffe.

Dom Juan, par son refus de toutes les règles de bienséance sociale, met en danger l'ordre social tout entier, dont il révèle l'hypocrisie et l'insupportable brutalité. Parce qu'il fait voler en éclats les apparences, il représente un danger pour sa propre classe.


Dom Juan et les femmes : de la démesure à l'échec

Une démesure triomphale...

Dom Juan expose dans une célèbre tirade sa conception de l'amour : acte I, scène 2.

...contredite par les faits.

Dom Juan est en échec lorsque Molière nous le fait rencontrer. Il a certes séduit Donne Elvire dans son couvent et l'a épousée ; mais à présent il est dans la posture d'un fugitif, désireux d'échapper à sa femme et aux frères de celle-ci ! Une situation assez peu glorieuse...

Le second épisode qui met Dom Juan aux prises avec des femmes est l'intermède paysan de l'acte II. Mais là encore, la conquête semble facile : Charlotte et Mathurine sont intéressées, naïves, toutes prêtes à abandonner leur promis pour écouter les promesses d'un grand seigneur. On peut penser que la personne de Dom Juan n'entre qu'assez peu dans l'intérêt qu'elles prennent pour lui.

Et l'on constate qu'alors que Dom Juan était prêt à donner "dix mille cœurs" et à "aimer toute la terre" (I,2), la présence simultanée de deux jeunes filles suffit à le mettre en échec. Sans parler de l'intervention de Pierrot... et l'avertissement de La Ramée intervient à point pour qu'il puisse légitimement prendre la fuite sans trop perdre la face !

Après l'intermède paysan, les femmes sont singulièrement absentes durant presque trois actes ; Dom Juan rencontre successivement un ermite, les frères d'Elvire, son père, un marchand, et la statue du Commandeur... mais aucun élément féminin. Il fauda attendre la fin de l'acte V pour que l'on voit réapparaître donne Elvire. Et pour une rencontre manquée : elle ne parvient pas à le convaincre de changer de vie, et lui ne la séduit pas. Chacun d'eux repart vers son destin.

Vanité de la quête ?

"Tout le plaisir de l'amour est dans le changement" affirme Dom Juan. En réalité, ce n'est nullement la prise qui l'intéresse, mais la chasse, pour reprendre une expression de Pascal. Il ne redoute rien tant qu'une relation stable, et la personne même de la femme qu'il veut séduire ne l'intéresse pas.

On peut donc penser que la démesure de ses ambitions repose en réalité sur une grande pauvreté affective, une incapacité à aimer. "Aimer toute la terre" revient en fait à n'aimer personne ; et cela n'est pas sans évoquer le rejet par Alceste, dans le Misanthrope, de ces gens qui ont quantité d'amis... mais aucun véritable (Misanthrope, I, 1 : "l'ami du genre humain n'est pas du tout mon fait"). L'amour, comme l'amitié, suppose une certaine exclusivité...

A moins qu'il ne faille imaginer, comme Eric-Emmanuel Schmidt que Dom Juan... se trompe tout simplement d'objet, et n'aime en réalité pas les femmes. A lire absolument, la Nuit de Valognes, aux éditions Acte Sud !


Sganarelle, un double carnavalesque de Dom Juan.

Le personnage de Sganarelle est fondamental dans la pièce ; la meilleure preuve était qu'il était joué par Molière lui-même. Sa "force comique" faisait donc pendant à l'aspect parfois tragique du personnage de Dom Juan. On peut voir en lui un "double", à la manière de Sancho Pança aux côtés de Dom Quichotte (et même de Panurge aux côtés de Pantagruel).

Un homme du peuple :

  • Dans son langage
  • Dans son incapacité à soutenir un raisonnement philosophique, par manque de formation culturelle
  • Dans ses superstitions religieuses : il met le "moine bourru" sur le même plan que Dieu lui-même
  • Il lui arrive donc parfois de se placer du côté du peuple : voir l'épisode paysan, ou celui du pauvre (épisodes dans lesquels son attitude est pour le moins douteuse !)
  • Dans sa dépendance économique à l'égard de son maître : son dernier mot, "mes gages !" le range dans la catégorie non-noble par excellence, bourgeois ou hommes du peuple, pour qui l'argent est un besoin vital, ou du moins une préoccupation majeure.

Aux côtés de Dom Juan, il représente le "bas corporel" :

  • éloge paradoxal du tabac (I, 1)
  • effets physiques de la peur... et de l'habit de médecin (habit qui d'ailleurs a partie liée avec les fonctions du corps : importance des déjections dans l'ancienne médecine) : III, 5

    Dom Juan : Comment ? coquin, tu fuis quand on m'attaque ?
    Sganarelle : Pardonnez-moi, Monsieur ; je viens seulement d'ici près. Je crois que cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le porter.
    Dom Juan : Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile plus honnête [...]
  • Les appétits : il mange pour de bon sur scène (IV, 7)
  • La gestuelle : il reçoit des gifles (acte II), tombe au beau milieu de son raisonnement (III, 1), pousse M. Dimanche hors du théâtre (acte IV)

Un contrepoids aux excès de Dom Juan ?

Face au cynisme et aux défis de Dom Juan, Sganarelle veut représenter la raison : il n'approuve ni le  défi à la religion, ni le mépris absolu de son maître pour le mariage et les valeurs admises, ni le jeu sur l'hypocrisie.

Mais son attitude est ambiguë : si son premier raisonnement (III, 1) se tenait à peu près malgré la gesticulation finale, le second (V,2) appartient de toute évidence au genre du discours parodique, et ne vaut guère mieux que le discours de Janotus dans Gargantua : c'est un discours purement carnavalesque. Par ailleurs, il adopte souvent l'attitude de son maître : cf. l'épisode du Pauvre (III,2) : "va, va, jure un peu, il n'y a pas de mal". Son sens de la mesure consisterait donc essentiellement à ne pas aller au-delà de ce que l'opinion ne peut admettre : on peut jurer "un peu", tromper "un peu" sa femme, oublier "un peu" de rendre l'argent que l'on a emprunté... Une morale sans rigueur ni grandeur !

Sganarelle donne lui-même dans la démesure :

  • Lorsqu'il endosse des habits trop grands pour lui : le médecin (mais il est incapable de citer correctement des organes), le moraliste et le théologien (lorsqu'il prétend, avec son "petit" sens, surpasser les lettrés)
  • Lorsqu'il veut avertir Dom Juan des dangers qui le menacent, à l'instar de ceux qui ont prononcé de tels avertissements à l'acte IV ; mais (V, 2) il ne parvient qu'à produire un discours grotesque et dépourvu de sens, et la solennité du ton ("Sachez, Monsieur...") s'en trouve réduite à néant.

On observe donc, à  propos de Sganarelle, ce que Mikhaïl Bakhtine notait à propos de l'évolution des lectures de Rabelais : le caractère carnavalesque a perdu à l

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