Voltaire, réflexion..sots

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François Marie Arouet, dit Voltaire1, né le 21 novembre 16942 à Paris où il meurt le 30 mai 1778, est un écrivain et philosophe qui a marqué le xviiie siècle et qui occupe une place particulière dans la mémoire collective des Français. « On n’emprisonne pas Voltaire » dira de Gaulle en 1960 à ceux qui réclament l’inculpation de Sartre dans l’affaire du Manifeste des 121.

Symbole des Lumières, chef de file du parti philosophique, son nom reste attaché à son combat contre « l’infâme » (il invente en 1759 le slogan « écrasons l’infâme » par lequel il termine ses lettres à ses intimes), nom qu’il donne au fanatisme religieux. Il n’en finit pas de dresser la liste des malheurs et des crimes qu’il engendre, et, pour lui, il ne peut y avoir de progrès de l’humanité et de la civilisation sans tolérance. Dans ce contexte, son grand ennemi est la religion chrétienne et l’Église catholique 

Œuvres complètes de Voltaire, tome 24



RÉFLEXIONS

POUR LES SOTS [1]

(1760)

fais brûler un ouvrage utile, les étincelles t’en sauteront au visage.

―――――――

Si le grand nombre gouverné était composé de bœufs, et le petit nombre gouvernant, de bouviers, le petit nombre ferait très-bien de tenir le grand nombre dans l’ignorance.

Mais il n’en est pas ainsi. Plusieurs nations qui longtemps n’ont eu que des cornes, et qui ont ruminé, commencent à penser.

Quand une fois ce temps de penser est venu, il est impossible d’ôter aux esprits la force qu’ils ont acquise ; il faut traiter en êtres pensants ceux qui pensent, comme on traite les brutes en brutes.

Il serait impossible aux chevaliers de la Jarretière, assemblés à l’Hôtel de Ville de Londres, de faire croire aujourd’hui que saint George leur patron les regarde du haut du ciel, une lance à la main, monté sur un grand cheval de bataille.

Le roi Guillaume, la reine Anne, George Ier, George II, n’ont guéri personne des écrouelles. Autrefois, un roi qui aurait refusé de se servir de ce saint privilége eût révolté la nation ; aujourd’hui un roi qui en voudrait user ferait rire la nation entière [2].

Le fils du grand Racine, dans un poëme intitulé la Grâce [3], s’exprime ainsi sur l’Angleterre :

L’Angleterre, où jadis brilla tant de lumière,

Recevant aujourd’hui toutes religions,

N’est plus qu’un triste amas de folles visions.

M. Racine se trompe : l’Angleterre fut plongée dans l’ignorance et le mauvais goût jusqu’au temps du chancelier Bacon. C’est la liberté de penser qui a fait éclore, chez les Anglais, tant d’excellents livres ; c’est parce que les esprits ont été éclairés qu’ils ont été hardis ; c’est parce qu’ils ont été hardis qu’on a donné des prix à ceux qui feraient passer les mers à leurs blés ; c’est cette liberté qui a fait fleurir tous les arts, et qui a couvert l’Océan de vaisseaux.

À l’égard des folles visions que leur reproche l’auteur du poëme sur la Grâce, il est vrai qu’ils ont abandonné la dispute sur la grâce efficace et suffisante et concomitante ; mais, en récompense, ils ont donné les logarithmes, la position de trois mille étoiles, l’aberration de la lumière, la connaissance physique de cette lumière même, le calcul qu’on appelle de l’infini, et la loi mathématique par laquelle tous les globes du monde gravitent les uns sur les autres. Il faut avouer que la Sorbonne, quoique très-supérieure, n’a pas encore fait de telles découvertes.

Cette petite envie de se faire valoir en invectivant contre son siècle, en voulant ramener les hommes de la nourriture du pain à celle du gland, en répétant sans cesse et hors de propos de misérables lieux communs, ne fera pas fortune dorénavant.

Il est ridicule de penser qu’une nation éclairée ne soit pas plus heureuse qu’une nation ignorante.

Il est affreux d’insinuer que la tolérance est dangereuse, quand nous voyons à nos portes l’Angleterre et la Hollande peuplées et enrichies par cette tolérance, et de beaux royaumes dépeuplés et incultes par l’opinion contraire.

La persécution contre les hommes qui pensent librement ne vient pas de ce qu’on croit ces hommes dangereux, car assurément aucun d’eux n’a jamais ameuté quatre gredins dans la place Maubert, ni dans la grand’salle. Aucun philosophe n’a jamais parlé ni à Jacques Clément, ni à Barrière, ni à Chastel, ni à Ravaillac, ni à Damiens.

Aucun philosophe n’a empêché qu’on payât les impôts nécessaires à la défense de l’État ; et, lorsqu’autrefois on promenait la châsse de sainte Geneviève par les rues de Paris pour avoir de la pluie ou du beau temps, aucun philosophe n’a troublé la procession ; et, quand les convulsionnaires ont demandé les saints secours, aucun philosophe ne leur a donné des coups de bûche.

Quand les jésuites ont employé la calomnie, les confessions, et les lettres de cachet, contre tous ceux qu’ils accusaient d’être jansénistes, c’est-à-dire d’être leurs ennemis ; quand les jansénistes se sont vengés ensuite comme ils ont pu des insolentes persécutions des jésuites, les philosophes ne se sont mêlés en aucune façon de ces querelles ; ils les ont rendues méprisables, et par là ils ont rendu à la nation un service éternel.

Si une bulle, écrite en mauvais latin et scellée de l’anneau du pêcheur, ne décide plus du destin d’un État ; si un légat du côté [4] ne vient plus donner des ordres à nos rois et lever des décimes sur nos peuples, à qui en a-t-on l’obligation ? Aux maximes du chancelier de L’Hospital, qui était philosophe ; aux écrits de Gerson, qui était aussi philosophe ; aux lumières de l’avocat général Cugnières [5], qui passa pour un philosophe, et surtout aux solides écrits de nos jours, qui ont jeté un si énorme ridicule sur la sottise de nos pères qu’il est désormais impossible à leurs enfants d’être aussi sots qu’eux.

Les vrais gens de lettres et les vrais philosophes ont beaucoup plus mérité du genre humain que les Orphée, les Hercule et les Thésée : car il est plus beau et plus difficile d’arracher des hommes civilisés à leurs préjugés que de civiliser des hommes grossiers, plus rare de corriger que d’instituer.

D’où vient donc la rage de quelques bourgeois et de quelques petits écrivains subalternes contre les citoyens les plus estimables et les plus utiles ? C’est que ces bourgeois et ces petits écrivains ont bien senti, dans le fond de leur cœur, qu’ils étaient méprisables aux yeux des hommes de génie ; c’est qu’ils ont eu la hardiesse d’être jaloux : un homme accoutumé à être loué dans l’obscurité de son petit cercle devient furieux quand il est méprisé au grand jour.

Aman voulut faire pendre tous les Juifs, parce que Mardochée ne lui avait pas fait la révérence. Acanthos voudrait faire brûler

tous les sages, parce qu’un sage a dit qu’un discours d’Acanthos [6] ne valait rien.

Ô Acanthos ! fais relier en maroquin les Méditations du révérend P. Croiset ; et, s’il paraît un bon livre, cours le dénoncer à ceux qui ne le liront pas ; fais brûler un ouvrage utile, les étincelles t’en sauteront au visage.

FIN DES RÉFLEXIONS.

1. Cet opuscule est des six premiers mois de 1760, car il fait partie du Recueil des facéties parisiennes. (B.)

2. Cependant, en 1774, Louis XVI les toucha ; voyez, tome XI, la note 4 de la page 365.
    Voyez ce qui est dit dans le Dictionnaire philosophique, tome XVIII, page 468, à l’article Écrouelles ; et, dans la Correspondance, la lettre du roi de Prusse du 27 juillet 1775.

3. Chant VI, vers 130-32.

4. Légat a latere : voyez la note, tome XI, page 362.

5. Voyez tome XVII, page 46.

Mot grec qui signifie proprement flos spinosus, fleur épineuse. (K.) — Omer Joly de Fleury, avocat général au parlement de Paris, est l’Acanthos de ces Réflexions. (B.)

“Reflexion pour les sots”

Ce qui nous interpelle en tout premier lieu, c’est l’agression, puisque nous sommes en train de lire, ces sots ne sont-ils pas nous-mêmes?

La révolution est en marche, incitation à la tolérance, à la réflexion cartésienne, annonce de la force de la foule en marche, 

Il y a presque menace, le caractère brutal de la force qui est soulevée est annoncée. L’union des philosophes contre leur opposant fait leur force, d’où en lieu et place de l’utilisation du “je” celle du Il

L’auteur se cache derrière le ‘il’

Il n’utilise pas l’embrayeur, et se sert du caractère assertif du pronom personnel “il” comme d’une vérité générale, Le caractère discursif est évacué, et les phrases sont annoncées comme axiomes, proverbes.

Le texte est un condensé de l’esprit des Lumières dans ses revendications les plus fortes. Il tonne, détonne, agresse, c’est un pamphlet.

ON voit qu’il s’articule tout de même autour de deux idées principales:

-La lutte contre l’obscurantisme religieux

-La diffusion de la pensée, par des philosophes unis

Le sens du texte: la philosophie est en marche contre l’obscurantisme religieux et tout ce qui n’a pas été éclairé par la lumière de la raison

Contre qui: les sots et les bovins

Texte argumentatif, invective, avertissement

Figures de style fréquemment utilisées: l’antithèse, l’asyndète, l’accumulation, l’insulte 

Caractère spécial du texte: son inscription dans son temps, son annonce de la Révolution

Commentaires (2)

1. Ferrari 27/06/2010

la liste est un original, tu as encore des doubles dans le bureau de monsieur nicolai, la prochaine fois laisse ton adresse pour la réponse

2. Baptiste Lecorche Tiberi 21/06/2010

Madame, désolé de poster un peu n'importe comment sur votre site mais j'ai perdu ma liste des textes pour l'oral, je suis en 1°S1, pouvez vous me la renvoyer? Merci d'avance.

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