Dom Juan, Molière, entier oeuvre complète

 


Dom Juan
ou
Le Festin de pierre
1663

 

PERSONNAGES

Dom Juan, fils de Dom Louis.

Sganarelle, valet de Dom Juan.

Elvire, femme de Dom Juan.

Gusman, écuyer d’Elvire.

Dom Carlos, Dom Alonse, frères d’Elvire.

Dom Louis, père de Dom Juan.

Francisque, pauvre.

Charlotte, Mathurine, paysannes.

Pierrot, paysan.

La statue du Commandeur.

La Violette, Ragotin, laquais de Dom Juan.

M. Dimanche, marchand.

La Ramée, spadassin.

Suite de Dom Juan.

Suite de Dom Carlos et de Dom Alonse, frères.

Un spectre.


La scène est en Sicile.

 

ACTE I

Scène première

Sganarelle, Gusman.

Sganarelle, tenant une tabatière.
Quoi que puisse dire Aristote et toute la philosophie, il n’est rien d’égal au tabac : c’est la passion des honnêtes gens, et qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l’on apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès qu’on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le monde, et comme on est ravi d’en donner à droit et à gauche, partout où l’on se trouve ? On n’attend pas même qu’on en demande, et l’on court au-devant du souhait des gens : tant il est vrai que le tabac inspire des sentiments d’honneur et de vertu à tous ceux qui en prennent. Mais c’est assez de cette matière. Reprenons un peu notre discours. Si bien donc, cher Gusman, que Done Elvire, ta maîtresse, surprise de notre départ, s’est mise en campagne après nous, et son cœur, que mon maître a su toucher trop fortement, n’a pu vivre, dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu’entre nous je te dise ma pensée ? J’ai peur qu’elle ne soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez autant gagné à ne bouger de là.

Gusman
Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut t’inspirer une peur d’un si mauvais augure ? Ton maître t’a-t-il ouvert son cœur là-dessus, et t’a-t-il dit qu’il eût pour nous quelque froideur qui l’ait obligé à partir ?

Sganarelle
Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des choses ; et sans qu’il m’ait encore rien dit, je gagerais presque que l’affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ; mais enfin, sur de tels sujets, l’expérience m’a pu donner quelques lumières.

Gusman
Quoi ? ce départ si peu prévu serait une infidélité de Dom Juan ? Il pourrait faire cette injure aux chastes feux de Done Elvire ?

Sganarelle
Non, c’est qu’il est jeune encore, et qu’il n’a pas le courage…

Gusman
Un homme de sa qualité ferait une action si lâche ?

Sganarelle
Eh oui, sa qualité ! La raison en est belle, et c’est par là qu’il s’empêcherait des choses…

Gusman
Mais les saints nœuds du mariage le tiennent engagé.

Sganarelle
Eh ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, quel homme est Dom Juan.

Gusman
Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s’il faut qu’il nous ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme après tant d’amour et tant d’impatience témoignée, tant d’hommages pressants, de vœux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports enfin et tant d’emportements qu’il a fait paraître, jusqu’à forcer, dans sa passion, l’obstacle sacré d’un couvent, pour mettre Done Elvire en sa puissance, je ne comprends pas, dis-je, comme, après tout cela, il aurait le cœur de pouvoir manquer à sa parole.

Sganarelle
Je n’ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis pas qu’il ait changé de sentiments pour Done Elvire, je n’en ai point de certitude encore : tu sais que, par son ordre, je partis avant lui, et depuis son arrivée il ne m’a point entretenu ; mais, par précaution, je t’apprends, inter nos, que tu vois en Dom Juan, mon maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou, qui passe cette vie en véritable bête brute, en pourceau d’Epicure, en vrai Sardanapale, qui ferme l’oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu’on lui peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me dis qu’il a épousé ta maîtresse : crois qu’il aurait plus fait pour sa passion, et qu’avec elle il aurait encore épousé toi, son chien et son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert point d’autres pièges pour attraper les belles, et c’est un épouseur à toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom de toutes celles qu’il a épousées en divers lieux, ce serait un chapitre à durer jusques au soir. Tu demeures surpris et changes de couleur à ce discours ; ce n’est là qu’une ébauche du personnage, et pour en achever le portrait, il faudrait bien d’autres coups de pinceau. Suffit qu’il faut que le courroux du Ciel l’accable quelque jour ; qu’il me vaudrait bien mieux d’être au diable que d’être à lui, et qu’il me fait voir tant d’horreurs, que je souhaiterais qu’il fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une terrible chose ; il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j’en aie : la crainte en moi fait l’office du zèle, bride mes sentiments, et me réduit d’applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui vient se promener dans ce palais : séparons-nous. Écoute au moins : je t’ai fait cette confidence avec franchise, et cela m’est sorti un peu bien vite de la bouche ; mais s’il fallait qu’il en vînt quelque chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.

 

Scène 2

Dom Juan, Sganarelle.

Dom Juan
Quel homme te parlait là ? Il a bien de l’air, ce me semble, du bon Gusman de Done Elvire.

Sganarelle
C’est quelque chose aussi à peu près de cela.

Dom Juan
Quoi ? c’est lui ?

Sganarelle
Lui-même.

Dom Juan
Et depuis quand est-il en cette ville ?

Sganarelle
D’hier au soir.

Dom Juan
Et quel sujet l’amène ?

Sganarelle
Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.

Dom Juan
Notre départ sans doute ?

Sganarelle
Le bonhomme en est tout mortifié, et m’en demandait le sujet.

Dom Juan
Et quelle réponse as-tu faite ?

Sganarelle
Que vous ne m’en aviez rien dit.

Dom Juan
Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus ? Que t’imagines-tu de cette affaire ?

Sganarelle
Moi, je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel amour en tête.

Dom Juan
Tu le crois ?

Sganarelle
Oui.

Dom Juan
Ma foi ! tu ne te trompes pas, et je dois t’avouer qu’un autre objet a chassé Elvire de ma pensée.

Sganarelle
Eh mon Dieu ! je sais mon Dom Juan sur le bout du doigt, et connais votre cœur pour le plus grand coureur du monde : il se plaît à se promener de liens en liens, et n’aime guère à demeurer en place.

Dom Juan
Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j’ai raison d’en user de la sorte ?

Sganarelle
Eh ! Monsieur.

Dom Juan
Quoi ? Parle.

Sganarelle
Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas aller là contre. Mais si vous ne le vouliez pas, ce serait peut-être une autre affaire.

Dom Juan
Eh bien ! je te donne la liberté de parler et de me dire tes sentiments.

Sganarelle
En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n’approuve point votre méthode, et que je trouve fort vilain d’aimer de tous côtés comme vous faites.

Dom Juan
Quoi ? tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d’un faux honneur d’être fidèle, de s’ensevelir pour toujours dans une passion, et d’être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous peuvent frapper les yeux ! Non, non : la constance n’est bonne que pour des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et l’avantage d’être rencontrée la première ne doit point dérober aux autres les justes prétentions qu’elles ont toutes sur nos cœurs. Pour moi, la beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J’ai beau être engagé, l’amour que j’ai pour une belle n’engage point mon âme à faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature nous oblige. Quoi qu’il en soit, je ne puis refuser mon cœur à tout ce que je vois d’aimable ; et dès qu’un beau visage me le demande, si j’en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le plaisir de l’amour est dans le changement. On goûte une douceur extrême à réduire, par cent hommages, le cœur d’une jeune beauté, à voir de jour en jour les petits progrès qu’on y fait, à combattre par des transports, par des larmes et des soupirs, l’innocente pudeur d’une âme qui a peine à rendre les armes, à forcer pied à pied toutes les petites résistances qu’elle nous oppose, à vaincre les scrupules dont elle se fait un honneur et la mener doucement où nous avons envie de la faire venir. Mais lorsqu’on en est maître une fois, il n’y a plus rien à dire ni rien à souhaiter ; tout le beau de la passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d’un tel amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et présenter à notre cœur les charmes attrayants d’une conquête à faire. Enfin il n’est rien de si doux que de triompher de la résistance d’une belle personne, et j’ai sur ce sujet l’ambition des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs : je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eût d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.

Sganarelle
Vertu de ma vie, comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris cela par cœur, et vous parlez tout comme un livre.

Dom Juan
Qu’as-tu à dire là-dessus ?

Sganarelle
Ma foi ! j’ai à dire…, je ne sais ; car vous tournez les choses d’une manière, qu’il semble que vous avez raison ; et cependant il est vrai que vous ne l’avez pas. J’avais les plus belles pensées du monde, et vos discours m’ont brouillé tout cela. Laissez faire : une autre fois je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec vous.

Dom Juan
Tu feras bien.

Sganarelle
Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m’avez donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la vie que vous menez ?

Dom Juan
Comment ? quelle vie est-ce que je mène ?

Sganarelle
Fort bonne. Mais, par exemple, de vous voir tous les mois vous marier comme vous faites…

Dom Juan
Y a-t-il rien de plus agréable ?

Sganarelle
Il est vrai, je conçois que cela est fort agréable et fort divertissant, et je m’en accommoderais assez, moi, s’il n’y avait point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d’un mystère sacré, et…

Dom Juan
Va, va, c’est une affaire entre le Ciel et moi, et nous la démêlerons bien ensemble, sans que tu t’en mettes en peine.

Sganarelle
Ma foi ! Monsieur, j’ai toujours ouï dire que c’est une méchante raillerie que de se railler du Ciel, et que les libertins ne font jamais une bonne fin.

Dom Juan
Holà ! maître sot, vous savez que je vous ai dit que je n’aime pas les faiseurs de remontrances.

Sganarelle
Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m’en garde. Vous savez ce que vous faites, vous ; et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons ; mais il y a de certains petits impertinents dans le monde, qui sont libertins sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu’ils croient que cela leur sied bien ; et si j’avais un maître comme cela, je lui dirais fort nettement, le regardant en face : « Osez-vous bien ainsi vous jouer au Ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme vous faites des choses les plus saintes ? C’est bien à vous, petit ver de terre, petit mirmidon que vous êtes (je parle au maître que j’ai dit), c’est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie ce que tous les hommes révèrent ? Pensez-vous que pour être de qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu (ce n’est pas à vous que je parle, c’est à l’autre), pensez-vous, dis-je, que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et qu’on n’ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre valet, que le Ciel punit tôt ou tard les impies, qu’une méchante vie amène une méchante mort, et que… »

Dom Juan
Paix !

Sganarelle
De quoi est-il question ?

Dom Juan
Il est question de te dire qu’une beauté me tient au cœur, et qu’entraîné par ses appas, je l’ai suivie jusques en cette ville.

Sganarelle
Et n’y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que vous tuâtes il y a six mois ?

Dom Juan
Et pourquoi craindre ? Ne l’ai-je pas bien tué ?

Sganarelle
Fort bien, le mieux du monde, et il aurait tort de se plaindre.

Dom Juan
J’ai eu ma grâce de cette affaire.

Sganarelle
Oui, mais cette grâce n’éteint pas peut-être le ressentiment des parents et des amis, et…

Dom Juan
Ah ! n’allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été conduite ici par celui même qu’elle y vient épouser ; et le hasard me fit voir ce couple d’amants trois ou quatre jours avant leur voyage. Jamais je n’ai vu deux personnes être si contents l’un de l’autre, et faire éclater plus d’amour. La tendresse visible de leurs mutuelles ardeurs me donna de l’émotion ; j’en fus frappé au cœur et mon amour commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d’abord de les voir si bien ensemble ; le dépit alarma mes désirs, et je me figurai un plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet attachement, dont la délicatesse de mon cœur se tenait offensée ; mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j’ai recours au dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd’hui régaler sa maîtresse d’une promenade sur mer. Sans t’en avoir rien dit, toutes choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j’ai une petite barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la belle.

Sganarelle
Ha ! Monsieur…

Dom Juan
Hein ?

Sganarelle
C’est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n’est rien tel en ce monde que de se contenter.

Dom Juan
Prépare-toi donc à venir avec moi, et prends soin toi-même d’apporter toutes mes armes, afin que… Ah ! rencontre fâcheuse. Traître, tu ne m’avais pas dit qu’elle était ici elle-même.

Sganarelle
Monsieur, vous ne me l’avez pas demandé.

Dom Juan
Est-elle folle, de n’avoir pas changé d’habit, et de venir en ce lieu-ci avec son équipage de campagne ?

 

Scène 3

Done Elvire, Dom Juan, Sganarelle.

Done Elvire
Me ferez-vous la grâce, Dom Juan, de vouloir bien me reconnaître ? et puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce côté ?

Dom Juan
Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais pas ici.

Done Elvire
Oui, je vois bien que vous ne m’y attendiez pas ; et vous êtes surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l’espérais ; et la manière dont vous le paraissez me persuade pleinement ce que je refusais de croire. J’admire ma simplicité et la faiblesse de mon cœur à douter d’une trahison que tant d’apparences me confirmaient. J’ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte pour me vouloir tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon jugement. J’ai cherché des raisons pour excuser à ma tendresse le relâchement d’amitié qu’elle voyait en vous ; et je me suis forgé exprès cent sujets légitimes d’un départ si précipité, pour vous justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupçons chaque jour avaient beau me parler ; j’en rejetais la voix qui vous rendait criminel à mes yeux, et j’écoutais avec plaisir mille chimères ridicules qui vous peignaient innocent à mon cœur. Mais enfin cet abord ne me permet plus de douter, et le coup d’œil qui m’a reçue m’apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serai bien aise pourtant d’ouïr de votre bouche les raisons de votre départ. Parlez, Dom Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous saurez vous justifier.

Dom Juan
Madame, voilà Sganarelle qui sait pourquoi je suis parti.

Sganarelle
Moi, Monsieur ? Je n’en sais rien, s’il vous plaît.

Done Elvire
Hé bien ! Sganarelle, parlez. Il n’importe de quelle bouche j’entende ces raisons.

Dom Juan, faisant signe d’approcher à Sganarelle.
Allons, parle donc à Madame.

Sganarelle
Que voulez-vous que je dise ?

Done Elvire
Approchez, puisqu’on le veut ainsi, et me dites un peu les causes d’un départ si prompt.

Dom Juan
Tu ne répondras pas ?

Sganarelle
Je n’ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.

Dom Juan
Veux-tu répondre, te dis-je ?

Sganarelle
Madame…

Done Elvire
Quoi ?

Sganarelle, se retournant vers son maître.
Monsieur…

Dom Juan .
Si…

Sganarelle
Madame, les conquérants, Alexandre et les autres mondes sont causes de notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire.

Done Elvire
Vous plaît-il, Dom Juan, nous éclaircir ces beaux mystères ?

Dom Juan
Madame, à vous dire la vérité…

Done Elvire
Ah ! que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J’ai pitié de vous voir la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d’une noble effronterie ? Que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans les mêmes sentiments pour moi, que vous m’aimez toujours avec une ardeur sans égale, et que rien n’est capable de vous détacher de moi que la mort ? Que ne me dites-vous que des affaires de la dernière conséquence vous ont obligé à partir sans m’en donner avis ; qu’il faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je n’ai qu’à m’en retourner d’où je viens, assurée que vous suivrez mes pas le plus tôt qu’il vous sera possible ; qu’il est certain que vous brûlez de me rejoindre, et qu’éloigné de moi, vous souffrez ce que souffre un corps qui est séparé de son âme ? Voilà comme il faut vous défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.

Dom Juan
Je vous avoue, Madame, que je n’ai point le talent de dissimuler, et que je porte un cœur sincère. Je ne vous dirai point que je suis toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous rejoindre, puisque enfin il est assuré que je ne suis parti que pour vous fuir ; non point par les raisons que vous pouvez vous figurer, mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu’avec vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m’est venu des scrupules, Madame, et j’ai ouvert les yeux de l’âme sur ce que je faisais. J’ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai dérobée à la clôture d’un convent, que vous avez rompu des vœux qui vous engageaient autre part, et que le Ciel est fort jaloux de ces sortes de choses. Le repentir m’a pris, et j’ai craint le courroux céleste ; j’ai cru que notre mariage n’était qu’un adultère déguisé, qu’il nous attirerait quelque disgrâce d’en haut, et qu’enfin je devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos premières chaînes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vous retenant, me mettre le Ciel sur les bras, que par… ?

Done Elvire
Ah ! scélérat, c’est maintenant que je te connais tout entier ; et pour mon malheur, je te connais lorsqu’il n’en est plus temps, et qu’une telle connaissance ne peut plus me servir qu’à me désespérer. Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même Ciel dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.

Dom Juan
Sganarelle, le Ciel !

Sganarelle
Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.

Dom Juan
Madame…

Done Elvire
Il suffit. Je n’en veux pas ouïr davantage, et je m’accuse même d’en avoir trop entendu. C’est une lâcheté que de se faire expliquer trop sa honte ; et, sur de tels sujets, un noble cœur, au premier mot, doit prendre son parti. N’attends pas que j’éclate ici en reproches et en injures : non, non, je n’ai point un courroux à exhaler en paroles vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis encore, le Ciel te punira, perfide, de l’outrage que tu me fais ; et si le Ciel n’a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la colère d’une femme offensée.

Sganarelle
Si le remords le pouvait prendre !

Dom Juan, après une petite réflexion.
Allons songer à l’exécution de notre entreprise amoureuse.

Sganarelle
Ah ! quel abominable maître me vois-je obligé de servir !

 

ACTE II

Scène première

Charlotte, Pierrot.

Charlotte
Notre-dinse, Piarrot, tu t’es trouvé là bien à point.

Pierrot
Parquienne, il ne s’en est pas fallu l’épaisseur d’une éplinque qu’ils ne se sayant nayés tous deux.

Charlotte
C’est donc le coup de vent da matin qui les avait renvarsés dans la mar ?

Pierrot
Aga, guien, Charlotte, je m’en vas te conter tout fin drait comme cela est venu ; car, comme dit l’autre, je les ai le premier avisés, avisés le premier je les ai. Enfin donc j’estions sur le bord de la mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des mottes de tarre que je nous jesquions à la teste ; car, comme tu sais bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi par fouas je batifole itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j’ai aperçu de tout loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d’un coup je voyais que je ne voyais plus rien. « Eh ! Lucas, ç’ai-je fait, je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m’a-t-il fait, t’as esté au trépassement d’un chat, t’as la vue trouble. Palsanquienne, ç’ai-je fait, je n’ai point la vue trouble : ce sont des hommes. Point du tout, ce m’a-t-il fait, t’as la barlue. Veux-tu gager, ç’ai-je fait, que je n’ai point la barlue, ç’ai-je fait, et que sont deux hommes, ç’ai-je fait, qui nageant droit ici ? ç’ai-je fait. Morquenne, ce m’a-t-il fait, je gage que non. O ! çà, ç’ai-je fait, veux-tu gager dix sols que si ? Je le veux bian, ce m’a-t-il fait ; et pour te montrer, vlà argent su jeu », ce m’a-t-il fait. Moi, je n’ai point esté ni fou, ni estourdi ; j’ai bravement bouté à tarre quatre pièces tapées, et cinq sols en doubles, jergniguenne, aussi hardiment que si j’avais avalé un varre de vin ; car je ses hazardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savais bian ce que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n’avons pas putost eu gagé, que j’avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous faisiant signe de les aller quérir ; et moi de tirer auparavant les enjeux. « Allons, Lucas, ç’ai-je dit, tu vois bian qu’ils nous appelont : allons viste à leu secours. Non, ce m’a-t-il dit, ils m’ont fait pardre. » Ô ! donc, tanquia qu’à la parfin, pour le faire court, je l’ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis j’avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore deux de la mesme bande, qui s’equiant sauvés tout seul, et pis Mathurine est arrivée là, à qui l’en a fait les doux yeux. Vlà justement, Charlotte, comme tout ça s’est fait.

Charlotte
Ne m’as-tu pas dit, Piarrot, qu’il y en a un qu’est bien pu mieux fait que les autres ?

Pierrot
Oui, c’est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros Monsieur, car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu’en bas ; et ceux qui le servont sont des Monsieux eux-mesmes ; et stapandant, tout gros Monsieur qu’il est, il serait, par ma fique, nayé, si je n’aviomme esté là.

Charlotte
Ardez un peu.

Pierrot
Ô ! parquenne, sans nous, il en avait pour sa maine de fèves.

Charlotte
Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?

Pierrot
Nannain : ils l’avont rhabillé tout devant nous. Mon quieu, je n’en avais jamais vu s’habiller. Que d’histoires et d’angigorniaux boutont ces messieus-là les courtisans ! Je me pardrais là dedans, pour moi, et j’estais tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils avont des cheveux qui ne tenont point à leu teste ; et ils boutont ça après tout, comme un gros bonnet de filace. Ils ant des chemises qui ant des manches où j’entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu d’haut-de-chausse, ils portont un garde-robe aussi large que d’ici à Pasque ; en glieu de pourpoint, de petites brassières, qui ne leu venont pas usqu’au brichet ; et en glieu de rabats, un grand mouchoir de cou à reziau, aveuc quatre grosses houppes de linge qui leu pendont sur l’estomaque. Ils avont itou d’autres petits rabats au bout des bras, et de grands entonnois de passement aux jambes, et parmi tout ça tant de rubans, tant de rubans, que c’est une vraie piquié. Ignia pas jusqu’aux souliers qui n’en soiont farcis tout depis un bout jusqu’à l’autre ; et ils sont faits d’eune façon que je me romprais le cou aveuc.

Charlotte
Par ma fi, Piarrot, il faut que j’aille voir un peu ça.

Pierrot
Ô ! acoute un peu auparavant, Charlotte : j’ai queuque autre chose à te dire, moi.

Charlotte
Et bian ! dis, qu’est-ce que c’est ?

Pierrot
Vois-tu, Charlotte, il faut, comme dit l’autre, que je débonde mon cœur. Je t’aime, tu le sais bian, et je sommes pour estre mariés ensemble ; mais marquenne, je ne suis point satisfait de toi.

Charlotte
Quement ? qu’est-ce que c’est donc qu’iglia ?

Pierrot
Iglia que tu me chagraignes l’esprit, franchement.

Charlotte
Et quement donc ?

Pierrot
Testiguienne, tu ne m’aimes point.

Charlotte
Ah ! ah ! n’est que ça ?

Pierrot
Oui, ce n’est que ça, et c’est bian assez.

Charlotte
Mon quieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la mesme chose.

Pierrot
Je te dis toujou la mesme chose, parce que c’est toujou la mesme chose ; et si ce n’était pas toujou la mesme chose, je ne te dirais pas toujou la mesme chose.

Charlotte
Mais qu’est-ce qu’il te faut ? Que veux-tu ?

Pierrot
Jerniquenne ! je veux que tu m’aimes.

Charlotte
Est-ce que je ne t’aime pas ?

Pierrot
Non, tu ne m’aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour ça : je t’achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont ; je me romps le cou à t’aller denicher des marles ; je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta feste ; et tout ça, comme si je me frappais la teste contre un mur. Vois-tu, ça ni biau ni honneste de n’aimer pas les gens qui nous aimont.

Charlotte
Mais, mon guieu, je t’aime aussi.

Pierrot
Oui, tu m’aimes d’une belle deguaine !

Charlotte
Quement veux-tu donc qu’on fasse ?

Pierrot
Je veux que l’en fasse comme l’en fait quand l’en aime comme il faut.

Charlotte
Ne t’aimé-je pas aussi comme il faut ?

Pierrot
Non : quand ça est, ça se voit, et l’en fait mille petites singeries aux personnes quand on les aime du bon du cœur. Regarde la grosse Thomasse, comme elle est assotée du jeune Robain : alle est toujou autour de li à l’agacer, et ne le laisse jamais en repos ; toujou al li fait queuque niche ou li baille quelque taloche en passant ; et l’autre jour qu’il estait assis sur un escabiau, al fut le tirer de dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni ! vlà où l’en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot, t’es toujou là comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventrequenne ! ça n’est pas bian, après tout, et t’es trop froide pour les gens.

Charlotte
Que veux-tu que j’y fasse ? c’est mon himeur, et je ne me pis refondre.

Pierrot
Ignia himeur qui quienne, quand en a de l’amiquié pour les personnes, l’an en baille toujou queuque petite signifiance.

Charlotte
Enfin, je t’aime tout autant que je pis, et si tu n’es pas content de ça, tu n’as qu’à en aimer queuque autre.

Pierrot
Eh bien ! vlà pas mon compte. Testigué ! Si tu m’aimais, me dirais-tu ça ?

Charlotte
Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l’esprit ?

Pierrot
Morqué ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu’un peu d’amiquié.

Charlotte
Eh bian ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être que ça viendra tout d’un coup sans y songer.

Pierrot
Touche donc là, Charlotte.

Charlotte
Eh bien ! quien.

Pierrot
Promets-moi donc que tu tâcheras de m’aimer davantage.

Charlotte
J’y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de lui-même. Pierrot, est-ce là ce Monsieur ?

Pierrot
Oui, le vlà.

Charlotte
Ah ! mon quieu, qu’il est genti, et que ç’aurait été dommage qu’il eût esté nayé !

Pierrot
Je revians tout à l’heure. Je m’en vas boire chopaine, pour me rebouter tant soit peu de la fatigue que j’ais eue.

 

Scène 2

Dom Juan, Sganarelle, Charlotte.

Dom Juan
Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, à te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le chagrin que me donnait le mauvais succès de notre entreprise. Il ne faut pas que ce cœur m’échappe, et j’y ai déjà jeté des dispositions à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.

Sganarelle
Monsieur, j’avoue que vous m’étonnez. À peine sommes-nous échappés d’un péril de mort, qu’au lieu de rendre grâce au Ciel de la pitié qu’il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à attirer sa colère par vos fantaisies accoutumées et vos amours cr… Paix ! coquin que vous êtes ; vous ne savez ce que vous dites, et Monsieur sait ce qu’il fait. Allons.

Dom Juan, apercevant Charlotte.
Ah ! ah ! d’où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien l’autre ?

Sganarelle
Assurément. Autre pièce nouvelle.

Dom Juan
D’où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ? dans ces lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des personnes faites comme vous êtes ?

Charlotte
Vous voyez, Monsieur.

Dom Juan
Êtes-vous de ce village ?

Charlotte
Oui, Monsieur.

Dom Juan
Et vous y demeurez ?

Charlotte
Oui, Monsieur.

Dom Juan
Vous vous appelez ?

Charlotte
Charlotte, pour vous servir.

Dom Juan
Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants !

Charlotte
Monsieur, vous me rendez toute honteuse.

Dom Juan
Ah ! n’ayez point de honte d’entendre dire vos vérités. Sganarelle, qu’en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agréable ? Tournez-vous un peu, s’il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux entièrement. Ah ! qu’ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, je vous prie. Ah ! qu’elles sont amoureuses, et ces lèvres appétissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n’ai jamais vu une si charmante personne.

Charlotte
Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c’est pour vous railler de moi.

Dom Juan
Moi, me railler de vous ? Dieu m’en garde ! je vous aime trop pour cela, et c’est du fond du cœur que je vous parle.

Charlotte
Je vous suis bien obligée, si ça est.

Dom Juan
Point du tout ; vous ne m’êtes point obligée de tout ce que je dis, et ce n’est qu’à votre beauté que vous en êtes redevable.

Charlotte
Monsieur, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n’ai pas d’esprit pour vous répondre.

Dom Juan
Sganarelle, regarde un peu ses mains.

Charlotte
Fi ! Monsieur, elles sont noires comme je ne sais quoi.

Dom Juan
Ha ! que dites-vous là ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez que je les baise, je vous prie.

Charlotte
Monsieur, c’est trop d’honneur que vous me faites, et si j’avais su ça tantôt, je n’aurais pas manqué de les laver avec du son.

Dom Juan
Et dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n’êtes pas mariée, sans doute ?

Charlotte
Non, Monsieur ; mais je dois bientôt l’être avec Piarrot, le fils de la voisine Simonette.

Dom Juan
Quoi ? une personne comme vous serait la femme d’un simple paysan ! Non, non : c’est profaner tant de beautés, et vous n’êtes pas née pour demeurer dans un village. Vous méritez sans doute une meilleure fortune, et le Ciel, qui le connaît bien, m’a conduit ici tout exprès pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes ; car enfin, belle Charlotte, je vous aime de tout mon cœur, et il ne tiendra qu’à vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans l’état où vous méritez d’être. Cet amour est bien prompt sans doute ; mais quoi ? c’est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et l’on vous aime autant en un quart d’heure, qu’on ferait une autre en six mois.

Charlotte
Aussi vrai, Monsieur, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce que vous dites me fait aise, et j’aurais toutes les envies du monde de vous croire ; mais on m’a toujou dit qu’il ne faut jamais croire les Monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleus, qui ne songez qu’à abuser les filles.

Dom Juan
Je ne suis pas de ces gens-là.

Sganarelle
Il n’a garde.

Charlotte
Voyez-vous, Monsieur, il n’y a pas plaisir à se laisser abuser. Je suis une pauvre paysanne ; mais j’ai l’honneur en recommandation, et j’aimerais mieux me voir morte, que de me voir déshonorée.

Dom Juan
Moi, j’aurais l’âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ? Je serais assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non : j’ai trop de conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en tout honneur ; et pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que je n’ai point d’autre dessein que de vous épouser : en voulez-vous un plus grand témoignage ? M’y voilà prêt quand vous voudrez ; et je prends à témoin l’homme que voilà de la parole que je vous donne.

Sganarelle
Non, non, ne craignez point : il se mariera avec vous tant que vous voudrez.

Dom Juan
Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s’il y a des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu’à abuser des filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la sincérité de ma foi. Et puis votre beauté vous assure de tout. Quand on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes de crainte ; vous n’avez point l’air, croyez-moi, d’une personne qu’on abuse ; et pour moi, je l’avoue, je me percerais le cœur de mille coups, si j’avais eu la moindre pensée de vous trahir.

Charlotte
Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai, ou non ; mais vous faites que l’on vous croit.

Dom Juan
Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne l’acceptez-vous pas, et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme ?

Charlotte
Oui, pourvu que ma tante le veuille.

Dom Juan
Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.

Charlotte
Mais au moins, Monsieur, ne m’allez pas tromper, je vous prie : il y aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j’y vais à la bonne foi.

Dom Juan
Comment ? Il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ! Voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le Ciel…

Charlotte
Mon Dieu, ne jurez point, je vous crois.

Dom Juan
Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.

Charlotte
Oh ! Monsieur, attendez que je soyons mariés, je vous prie ; après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez.

Dom Juan
Eh bien ! belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez ; abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille baisers, je lui exprime le ravissement où je suis…

 

Scène 3

Dom Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte.

Pierrot, se mettant entre-deux et poussant Dom Juan.
Tout doucement, Monsieur, tenez-vous, s’il vous plaît. Vous vous échauffez trop, et vous pourriez gagner la purésie.

Dom Juan, repoussant rudement Pierrot.
Qui m’amène cet impertinent ?

Pierrot
Je vous dis qu’ou vous tegniez, et qu’ou ne caressiais point nos accordées.

Dom Juan continue de le repousser.
Ah ! que de bruit !

Pierrot
Jerniquenne ! ce n’est pas comme ça qu’il faut pousser les gens.

Charlotte, prenant Pierrot par le bras.
Et laisse-le faire aussi, Piarrot.

Pierrot
Quement ? que je le laisse faire ? Je ne veux pas, moi.

Dom Juan
Ah !

Pierrot
Testiguenne ! parce qu’ous êtes Monsieu, ous viendrez caresser nos femmes à note barbe ? Allez-v’s-en caresser les vôtres.

Dom Juan
Heu ?

Pierrot
Heu. (Dom Juan lui donne un soufflet.) Testigué ! ne me frappez pas. (Autre soufflet.) Oh ! jernigué ! (Autre soufflet.) Ventrequé ! (Autre soufflet.) Palsanqué ! Morquenne ! ça n’est pas bian de battre les gens, et ce n’est pas là la récompense de v’s avoir sauvé d’estre nayé.

Charlotte
Piarrot, ne te fâche point.

Pierrot
Je me veux fâcher ; et t’es une vilaine, toi, d’endurer qu’on te cajole.

Charlotte
Oh ! Piarrot, ce n’est pas ce que tu penses. Ce Monsieur veut m’épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère.

Pierrot
Quement ? Jerni ! tu m’es promise.

Charlotte
Ça n’y fait rien, Piarrot. Si tu m’aimes, ne dois-tu pas être bien aise que je devienne Madame ?

Pierrot
Jerniqué ! non. J’aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.

Charlotte
Va, va, Piarrot, ne te mets point en peine : si je sis Madame, je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous.

Pierrot
Ventrequenne ! je gni en porterai jamais, quand tu m’en poyrais deux fois autant. Est-ce donc comme ça que t’escoutes ce qu’il te dit ? Morquenne ! si j’avais su ça tantost, je me serais bian gardé de le tirer de gliau, et je gli aurais baillé un bon coup d’aviron sur la teste.

Dom Juan, s’approchant de Pierrot pour le frapper.
Qu’est-ce que vous dites ?

Pierrot, s’éloignant derrière Charlotte.
Jerniquenne ! je ne crains parsonne.

Dom Juan passe du côté où est Pierrot.
Attendez-moi un peu.

Pierrot repasse de l’autre côté de Charlotte.
Je me moque de tout, moi.

Dom Juan court après Pierrot.
Voyons cela.

Pierrot se sauve encore derrière Charlotte.
J’en avons bien vu d’autres.

Dom Juan
Houais !

Sganarelle
Eh ! Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C’est conscience de le battre. Écoute, mon pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien.

Pierrot passe devant Sganarelle, et dit fièrement à Dom Juan.
Je veux lui dire, moi.

Dom Juan lève la main pour donner un soufflet à Pierrot, qui baisse la tête, et Sganarelle reçoit le soufflet.
Ah ! je vous apprendrai.

Sganarelle, regardant Pierrot qui s’est baissé pour éviter le soufflet.
Peste soit du maroufle !

Dom Juan
Te voilà payé de ta charité.

Pierrot
Jarni ! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci.

Dom Juan
Enfin je m’en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne changerais pas mon bonheur à toutes les choses du monde. Que de plaisirs quand vous serez ma femme ! et que…

 

Vous devez être connecté pour poster un commentaire