Rhinocéros, acte 1 s 1 commentaire composé

TEXTE C - Eugène Ionesco (1912-1994), Rhinocéros (1959).

[Au début de la pièce, deux amis se retrouvent, dans une ville où une étrange maladie, "la rhinocérite", transformera peu à peu les habitants, sauf Bérenger, en rhinocéros. Cette transformation constitue une image de la montée du nazisme ou d'autres formes de totalitarisme.]

JEAN, l'interrompant. — Vous êtes dans un triste état, mon ami.
BERENGER. — Dans un triste état, vous trouvez ?
JEAN. — Je ne suis pas aveugle. Vous tombez de fatigue, vous avez encore perdu la nuit, vous bâillez, vous êtes mort de sommeil...
BERENGER. — J'ai un peu mal aux cheveux...
JEAN. — Vous puez l'alcool !
BERENGER. — J'ai un petit peu la gueule de bois, c'est vrai !
JEAN. — Tous les dimanches matin, c'est pareil, sans compter les jours de la semaine.
BERENGER. — Ah non, en semaine c'est moins fréquent, à cause du bureau...
JEAN. — Et votre cravate, où est-elle ? Vous l'avez perdue dans vos ébats !
BERENGER, mettant la main à son cou. — Tiens, c'est vrai, c'est drôle, qu'est-ce que j'ai bien pu en faire ?
JEAN, sortant une cravate de la poche de son veston. — Tenez, mettez celle-ci.
BERENGER. — Oh, merci, vous êtes bien obligeant. (il noue la cravate à son cou.)
JEAN, pendant que Bérenger noue sa cravate au petit bonheur. — Vous êtes tout décoiffé ! (Bérenger passe les doigts dans ses cheveux.) Tenez, voici un peigne ! (Il sort un peigne de l'autre poche de son veston.)
BERENGER, prenant le peigne. — Merci. (Il se peigne vaguement.)
JEAN. — Vous ne vous êtes pas rasé ! Regardez la tête que vous avez. (Il sort une petite glace de la poche intérieure de son veston, la tend à Bérenger qui s'y examine ; en se regardant dans la glace, il tire la langue.)
BERENGER. — J'ai la langue bien chargée.
JEAN, reprenant la glace et la remettant dans sa poche. — Ce n'est pas étonnant !... (Il reprend aussi le peigne que lui tend Bérenger, et le remet dans sa poche.) La cirrhose1 vous menace, mon ami.
BERENGER, inquiet. — Vous croyez ?...
JEAN, à Bérenger qui veut lui rendre la cravate. — Gardez la cravate, j'en ai en réserve.
BERENGER, admiratif. — Vous êtes soigneux, vous.
JEAN, continuant d'inspecter Bérenger. — Vos vêtements sont tout chiffonnés, c'est lamentable, votre chemise est d'une saleté repoussante, vos souliers... (Bérenger essaye de cacher ses pieds sous la table.) Vos souliers ne sont pas cirés... Quel désordre !... Vos épaules...
BERENGER. —Qu'est-ce qu'elles ont, mes épaules ?...
JEAN. — Tournez-vous. Allez, tournez-vous. Vous vous êtes appuyé contre un mur... (Bérenger étend mollement sa main vers Jean.) Non, je n'ai pas de brosse sur moi, cela gonflerait les poches. (Toujours mollement, Bérenger donne des tapes sur ses épaules pour en faire sortir la poussière blanche ; Jean écarte la tête.) Oh là là... Où donc avez-vous pris cela ?
BERENGER. — Je ne m'en souviens pas.
JEAN. — C'est lamentable, lamentable ! J'ai honte d'être votre ami.
BERENGER. — Vous êtes bien sévère...

 

 

Commentaire composé du texte de Ionesco : correction

 

  1. Texte et contexte

 

Nous sommes en présence d’un texte de Eugène Ionesco, publié en 1959 et s’intégrant dans le courant du théâtre de l’absurde, lequel est la manifestation littéraire d’une réaction au constat de l’absurdité de toute vie humaine lorsqu’elle subit la comparaison avec l’incompressibilité suscité par Hiroshima et la Shoa.

Ionesco s’est longuement interrogé sur l’incapacité du langage humain à communiquer, conféré, la cantatrice chauve, sur le rapport qu’il existe entre le donneur d’ordre et l’exécutant, la leçon, et sur la fascination exercée par le « politiquement correcte ». Rhinocéros est un apologue qui nous interroge sur le mode de fonctionnement d’une pensée totalitariste.  En effet, tous les historiens qui se sont interrogés sur les événements ayant provoqués la guerre et sur son déroulement au sein des populations, sont unanime pour affirmer que l’idéal fasciste qui décrit la forme de Hitler ou celle de Mussolini a bel et bien fasciné les foules avant la guerre et que ces idéo ont, malgré la multiplication des résistants de la dernière heure, étaient ceux d’une majorité des populations française, allemande et italienne.

Nous allons donc étudier ce texte au travers des trois axes suivants, personnalité de Bérenger, personnalité de Jean, confrontation des deux et constats.

Problématique que nous pouvons aborder sous la forme : séduction de la normalité.

 

  1. Bérenger

 

Quel portrait se dégage ici dans l’éthos et la prosopographie de Bérenger. Nous avons un « Jean » canonique, quel prénom français est plus banal que « Jean » ? Auquel s’oppose un « Bérenger » qui, même en effectuant des recherches patronymique pour l’époque, est loin d’être un prénom courant. Ainsi, dés le choix de la didascalie, nous avions une piste. L’auteur nous dépeint un débauché et ce par de biais, l’étopé qui se dégage de son discourt, ainsi que celui de Jean, et par la prosopographie, faite cette fois-ci, par Jean. La figure d’insistance anaphorique (L-1 et 2 « triste état ») décrit le postulat qui sera détaillé sous quatre aspects, lesquels seront encore anaphorisés dans diverses métaphores.

Les mots « tomber », « perdu », « mort », indiquent un état de mourrant, en tout cas de déchéance. La langue utilisée par Jean pour décrire cet état est une langue châtiée. Bérenger lui répond par des métaphores populaires (« gueule de bois », « mal aux cheveux »), Jean indique qu’il s’agit d’une habitude par la figure d’accumulation « tous » et « sans compter », et par le restrictif moins fréquent ironique qui indique qu’il est aussi un mauvais employé.

 

Sa description physique se fait par ce qu’il manque ou ce qui est mis en exergue pour montrer à quel point il est négligé (« pas rasé », « mal coiffé », « la langue chargée »…). A chaque constat correspond une tentative de remise en ordre qui n’est qu’à peine ébauchée mollement. Bérenger ne dit jamais non, il s’exécute mais sans y mettre aucun intérêt ce que nous dit le mot « vaguement », « au petit bonheur », les gestes sont donc fait sans aucunes précision, sans aucunes volontés. Il incarne la mollesse et la négligence (« mollement » x2). La fin du portrait (avant dernière tirade de Jean) est simplement repoussante.

 

  1. Jean

 

A l’opposé, Jean incarne l’ordre et la maîtrise. Son attitude peut se caractériser par les trois mots « constat », « reproche », « remédiation ». C’est, non seulement, un homme qui voit, mais qui se permet  de reprocher et de corriger. Ainsi, après avoir fait l’état des carences décrites plus tôt, il va sortir successivement comme un magicien de son chapeau, une cravate, un peigne, un miroir, tout en annonçant qu’il en a d’autre. Il porte ces objets mais veille à ne pas pénaliser sa propre perfection (« cela gonflerait les poches »), il donne donc la vision, à la fois, d’une grande rectitude morale et d’un physique totalement maîtrisé.

La dernière réplique est particulièrement remarquable parce qu’elle dénonce également chez Jean un manque de tenue. On sent chez Jean la vérité d’une éducation et donc nous constatons que le portrait de Bérenger est en totale opposition avec celui de Jean.

 

  1. Opposition

 

Quels événements vont se produire du fait de leur confrontation ? Celle-ci a une valeur métaphorique, c’est l’ordre contre le désordre et l’auteur va tenter de nous montrer par l’intérieur que nous sommes attirés par Jean malgré son autoritarisme.

Jean maîtrise le discours tout au long de la scène, c’est lui qui a les plus longues répliques, c’est lui qui pose les constats, il utilise un vocabulaire choisit, connaît tout de son adversaire, se montre extrêmement prévenant.

Les deux personnages sont en opposition dés le début du texte, et, dés le début du texte, Jean tente de prendre un ascendant sur Bérenger. Il est condescendant, voir méprisant. Le « mon ami », ici, est ironique et vient renforcer le constat de « triste état » qui est le thème de l’ouverture du texte. Jean oppose « je » au « vous » (« vous êtes » « je ne suis »), il semble, de plus, très (trop ?) au courant de la vie de Bérenger, ce qu’on voit dans le « encore perdu la nuit ». Ses propos sont dévalorisant (« vous puer »), les mots « tous les dimanche » ou « encore » nous renvoi à une habitude installée relevée par Jean à qui on a envie de demander en quoi ça le regarde, et nous pose donc la question de l’acceptation de Bérenger qui ne se rebiffe pas et même au contraire, se peigne et se rajuste comme il le lui est demander. Or, il n’est nulle part fait mention d’un rapport de hiérarchie entre les deux qui justifierait cette soumission, effectivement, il y a un rapport parental entre Jean et Bérenger, et toutes façons, le constat d’une autorité implicite de l’un sur l’autre.

La didascalie « cache ses pieds sous la table », nous indique la honte que ressent Bérenger. Nous voyons que la remis en question de Bérenger par Jean n’est pas seulement de l’ordre vestimentaire mais qu’elle concerne aussi une attitude, ce qui est flagrant dans la tirade sur les épaules. Enfin, le constat tombe « j’ai honte d’être votre ami ».

Clairement donc, il y a l’ordre Jean, la rigueur, la rectitude, la soumission à des conventions sociales normatives et le désordre, la mollesse et la fantaisie altérité dans Bérenger qui incarne le désordre social.

 

Conclusion : dans ce texte d’Eugène Ionesco, qui met en présence deux personnalités contraires, l’auteur s’interroge sur la fascination exercée par le politiquement correcte et la norme, faisant ainsi de cette scène un apologue sur la monté du fascisme.

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