Roméo et Juliette, texte

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Roméo et Juliette


ROMÉO ET JULIETTE
traduction de FRANÇOIS-VICTOR HUGO

 

Tragédie en cinq actes

Acte I : Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5
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Acte II : Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5 - Scène 6
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Acte III : Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5 -
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Acte IV : Scène 1 - Scène 2 - Scène 3 - Scène 4 - Scène 5
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Acte V : Scène 1 - Scène 2 - Scène 3

 

PROLOGUE

LE CHŒUR

 

Deux familles, égales en noblesse,
Dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène,
Sont entraînées par d'anciennes rancunes à des rixes nouvelles
Où le sang des citoyens souille les mains des citoyens.
Des entrailles prédestinées de ces deux ennemies
A pris naissance, sous des étoiles contraires, un couple d'amoureux
Dont la ruine néfaste et lamentable
Doit ensevelir dans leur tombe l'animosité de leurs parents.
Les terribles péripéties de leur fatal amour
Et les effets de la rage obstinée de ces familles,
Que peut seule apaiser la mort de leurs enfants,
Vont en deux heures être exposés sur notre scène.
Si vous daignez nous écouter patiemment,
Notre zèle s'efforcera de corriger notre insuffisance.

ACTE PREMIER

I, 1

Vérone. - Une place publique.
Entrent Samson et Grégoire, armés d'épées et de boucliers.

 

SAMSON. - Grégoire, sur ma parole, nous ne supporterons pas leurs brocards.

GRÉGOIRE. - Non, nous ne sommes pas gens à porter le brocart.

SAMSON. - Je veux dire que, s'ils nous mettent en colère, nous allongeons le couteau.

GRÉGOIRE. - Oui, mais prends garde qu'on ne t'allonge le cou tôt ou tard.

SAMSON. - Je frappe vite quand on m'émeut.

GRÉGOIRE. - Mais tu es lent à t'émouvoir.

SAMSON. - Un chien de la maison de Montague m'émeut.

GRÉGOIRE. - Qui est ému, remue ; qui est vaillant, tient ferme ; conséquemment, si tu es ému, tu lâches pied.

SAMSON. - Quand un chien de cette maison-là m'émeut, je tiens ferme. Je suis décidé à prendre le haut du pavé sur tous les Montagues, hommes ou femmes.

GRÉGOIRE. - Cela prouve que tu n'es qu'un faible drôle ; les faibles s'appuient toujours au mur.

SAMSON. - C'est vrai ; et voilà pourquoi les femmes étant les vases les plus faibles, sont toujours adossées au mur ; aussi, quand j'aurai affaire aux Montagues, je repousserai les hommes du mur et j'y adosserai les femmes.

GRÉGOIRE. - La querelle ne regarde que nos maîtres et nous, leurs hommes.

SAMSON. - N'importe ! je veux agir en tyran. Quand je me serai battu avec les hommes, je serai cruel avec les femmes. Il n'y aura plus de vierges !

GRÉGOIRE. - Tu feras donc sauter toutes leurs têtes ?

SAMSON. - Ou tous leurs pucelages. Comprends la chose comme tu voudras.

GRÉGOIRE. - Celles-là comprendront la chose, qui la sentiront.

SAMSON. - Je la leur ferai sentir tant que je pourrai tenir ferme, et l'on sait que je suis un joli morceau de chair

GRÉGOIRE. - Il est fort heureux que tu ne sois pas poisson ; tu aurais fait un pauvre merlan. Tire ton instrument ; en voici deux de la maison de Montague. (Ils dégainent.)

(Entrent Abraham et Balthazar.)

SAMSON. - Voici mon épée nue ; cherche-leur querelle ; je serai derrière toi.

GRÉGOIRE. - Oui, tu te tiendras derrière pour mieux déguerpir

SAMSON. - Ne crains rien de moi.

GRÉGOIRE. - De toi ? Non, morbleu.

SAMSON. - Mettons la loi de notre côté et laissons-les commencer

GRÉGOIRE. - Je vais froncer le sourcil en passant près d'eux, et qu'ils le prennent comme ils le voudront.

SAMSON. - C'est-à-dire comme ils l'oseront. Je vais mordre mon pouce en les regardant, et ce sera une disgrâce pour eux, s'ils le supportent.

ABRAHAM, à Samson. - Est-ce à notre intention que vous mordez votre pouce, monsieur ?

SAMSON. - Je mords mon pouce, monsieur.

ABRAHAM. - Est-ce à notre intention que vous mordez votre pouce, monsieur ?

SAMSON, bas à Grégoire. - La loi est-elle de notre côté, si je dis oui ?

GRÉGOIRE, bas à Samson. - Non.

SAMSON, haut à Abraham. - Non, monsieur ce n'est pas à votre intention que je mords mon pouce, monsieur ; mais je mords mon pouce, monsieur.

GRÉGOIRE, à Abraham. - Cherchez-vous une querelle, monsieur ?

ABRAHAM. - Une querelle, monsieur ? Non, monsieur !

SAMSON. - Si vous en cherchez une, monsieur, je suis votre homme. Je sers un maître aussi bon que le vôtre.

ABRAHAM. - Mais pas meilleur.

SAMSON. - Soit, monsieur.

(Entre, au fond du théâtre, Benvolio ; puis, à distance, derrière lui, Tybalt.)

GRÉGOIRE, à Samson. - Dis meilleur ! Voici un parent de notre maître.

SAMSON, à Abraham. - Si fait, monsieur, meilleur !

ABRAHAM. - Vous en avez menti.

SAMSON. - Dégainez, si vous êtes hommes ! (Tous se mettent en garde.) Grégoire, souviens-toi de ta maîtresse botte !

BENVOLIO, s'avançant la rapière au poing. - Séparez-vous, imbéciles ! rengainez vos épées ; vous ne savez pas ce que vous faites. (Il rabat les armes des valets.)

TYBALT, s'élançant, l'épée nue, derrière Benvolio. - Quoi! l'épée à la main, parmi ces marauds sans cœur ! Tourne-toi, Benvolio, et fais face à ta mort.

BENVOLIO, à Tybalt. - Je ne veux ici que maintenir la paix ; rengaine ton épée, ou emploie-la, comme moi, à séparer ces hommes.

TYBALT. - Quoi, l'épée à la main, tu parles de paix ! Ce mot, je le hais, comme je hais l'enfer, tous les Montagues et toi. À toi, lâche ! (Tous se battent. D'autres partisans des deux maisons arrivent et se joignent à la mêlée. Alors arrivent des citoyens armés de bâtons.)

PREMIER CITOYEN. - À l'œuvre les bâtons, les piques, les pertuisanes ! Frappez ! Écrasez-les ! À bas les Montagues ! À bas les Capulets ! (Entrent Capulet, en robe de chambre, et lady Capulet.)

CAPULET. - Quel est ce bruit ?... Holà ! qu'on me donne ma grande épée.

LADY CAPULET. - Non ! une béquille ! une béquille !... Pourquoi demander une épée ?

CAPULET. - Mon épée, dis-je ! le vieux Montague arrive et brandit sa rapière en me narguant !

(Entrent Montague, l'épée à la main, et lady Montague.)

MONTAGUE. - À toi, misérable Capulet!... Ne me retenez pas ! lâchez-moi.

LADY MONTAGUE, le retenant. - Tu ne feras pas un seul pas vers ton ennemi.

(Entre le prince Escalus, avec sa suite.)

LE PRINCE. - Sujets rebelles, ennemis de la paix ! profanateurs qui souillez cet acier par un fratricide !... Est-ce qu'on ne m'entend pas ?... Holà ! vous tous, hommes ou brutes, qui éteignez la flamme de votre rage pernicieuse dans les flots de pourpre échappés de vos veines, sous peine de torture, obéissez ! Que vos mains sanglantes jettent à terre ces épées trempées dans le crime, et écoutez la sentence de votre prince irrité ! (Tous les combattants s'arrêtent.) Trois querelles civiles, nées d'une parole en l'air, ont déjà troublé le repos de nos rues, par ta faute, vieux Capulet, et par la tienne, Montague ; trois fois les anciens de Vérone, dépouillant le vêtement grave qui leur sied, ont dû saisir de leurs vieilles mains leurs vieilles pertuisanes, gangrenées par la rouille, pour séparer vos haines gangrenées. Si jamais vous troublez encore nos rues, votre vie payera le dommage fait à la paix. Pour cette fois, que tous se retirent. Vous, Capulet, venez avec moi ; et vous, Montague, vous vous rendrez cette après-midi, pour connaître notre décision ultérieure sur cette affaire, au vieux château de Villafranca, siège ordinaire de notre justice. Encore une fois, sous peine de mort, que tous se séparent !

(Tous sortent, excepté Montague, lady Montague et Benvolio.)

MONTAGUE. - Qui donc a réveillé cette ancienne querelle ? Parlez, neveu, étiez-vous là quand les choses ont commencé ?

BENVOLIO. - Les gens de votre adversaire et les vôtres se battaient ici à outrance quand je suis arrivé ; j'ai dégainé pour les séparer ; à l'instant même est survenu le fougueux Tybalt, l'épée haute, vociférant ses défis à mon oreille, en même temps qu'il agitait sa lame autour de sa tête et pourfendait l'air qui narguait son impuissance par un sifflement. Tandis que nous échangions les coups et les estocades, sont arrivés des deux côtés de nouveaux partisans qui ont combattu jusqu'à ce que le prince soit venu les séparer

LADY MONTAGUE. - Oh ! où est donc Roméo ? l'avez-vous vu aujourd'hui ? Je suis bien aise qu'il n'ait pas été dans cette bagarre.

BENVOLIO. - Madame, une heure avant que le soleil sacré perçât la vitre d'or de l'Orient, mon esprit agité m'a entraîné à sortir ; tout en marchant dans le bois de sycomores qui s'étend à l'ouest de la ville, j'ai vu votre fils qui s'y promenait déjà ; je me suis dirigé vers lui, mais, à mon aspect, il s'est dérobé dans les profondeurs du bois. Pour moi, jugeant de ses émotions par les miennes, qui ne sont jamais aussi absorbantes que quand elles sont solitaires, j'ai suivi ma fantaisie sans poursuivre la sienne, et j'ai évité volontiers qui me fuyait si volontiers.

MONTAGUE. - Voilà bien des matinées qu'on l'a vu là augmenter de ses larmes la fraîche rosée du matin et à force de soupirs ajouter des nuages aux nuages. Mais, aussitôt que le vivifiant soleil commence, dans le plus lointain Orient, à tirer les rideaux ombreux du lit de l'Aurore, vite mon fils accablé fuit la lumière ; il rentre, s'emprisonne dans sa chambre, ferme ses fenêtres, tire le verrou sur le beau jour et se fait une nuit artificielle. Ah ! cette humeur sombre lui sera fatale, si de bons conseils n'en dissipent la cause.

BENVOLIO. - Cette cause, la connaissez-vous, mon noble oncle ?

MONTAGUE. - Je ne la connais pas et je n'ai pu l'apprendre de lui.

BENVOLIO. - Avez-vous insisté près de lui suffisamment ?

MONTAGUE. - J'ai insisté moi-même, ainsi que beaucoup de mes amis ; mais il est le seul conseiller de ses passions ; il est l'unique confident de lui-même, confident peu sage peut-être, mais aussi secret, aussi impénétrable, aussi fermé à la recherche et à l'examen que le bouton qui est rongé par un ver jaloux avant de pouvoir épanouir à l'air ses pétales embaumés et offrir sa beauté au soleil ! Si seulement nous pouvions savoir d'où lui viennent ces douleurs, nous serions aussi empressés pour les guérir que pour les connaître.

(Roméo paraît à distance.)

BENVOLIO. - Tenez, le voici qui vient. Éloignez-vous, je vous prie ; ou je connaîtrai ses peines, ou je serai bien des fois refusé.

MONTAGUE. - Puisses-tu, en restant, être assez heureux pour entendre une confession complète  !... Allons, madame, partons ! (Sortent Montague et lady Montague.)

BENVOLIO. - Bonne matinée, cousin !

ROMÉO. - Le jour est-il si jeune encore ?

BENVOLIO. - Neuf heures viennent de sonner.

ROMÉO. - Oh ! que les heures tristes semblent longues! N'est-ce pas mon père qui vient de partir si vite ?

BENVOLIO. - C'est lui-même. Quelle est donc la tristesse qui allonge les heures de Roméo ?

ROMÉO. - La tristesse de ne pas avoir ce qui les abrégerait.

BENVOLIO. - Amoureux ?

ROMÉO. - Éperdu...

BENVOLIO. - D'amour ?

ROMÉO. - Des dédains de celle que j'aime.

BENVOLIO. - Hélas ! faut-il que l'amour si doux en apparence, soit si tyrannique et si cruel à l'épreuve !

ROMÉO. - Hélas ! faut-il que l'amour malgré le bandeau qui l'aveugle, trouve toujours, sans y voir, un chemin vers son but !... Où dînerons-nous ?... Ô mon Dieu !... Quel était ce tapage ?... Mais non, ne me le dis pas, car je sais tout! Ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore avec l'amour... Amour! ô tumultueux amour! Ô amoureuse haine! Ô tout, créé de rien ! Ô lourde légèreté! vanité sérieuse ! Informe chaos de ravissantes visions ! Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladive ! Sommeil toujours éveillé qui n'est pas ce qu'il est ! Voilà l'amour que je sens et je n'y sens pas d'amour... Tu ris, n'est-ce pas ?

BENVOLIO. - Non, cousin : je pleurerais plutôt.

ROMÉO. - Bonne âme !... et de quoi ?

BENVOLIO. - De voir ta bonne âme si accablée.

ROMÉO. - Oui, tel est l'effet de la sympathie. La douleur ne pesait qu'à mon cœur, et tu veux l'étendre sous la pression de la tienne : cette affection que tu me montres ajoute une peine de plus à l'excès de mes peines. L'amour est une fumée de soupirs ; dégagé, c'est une flamme qui étincelle aux yeux des amants; comprimé, c'est une mer qu'alimentent leurs larmes. Qu'est-ce encore ? La folle la plus raisonnable, une suffocante amertume, une vivifiante douceur !... Au revoir, mon cousin. (Il va pour sortir)

BENVOLIO. - Doucement, je vais vous accompagner : vous me faites injure en me quittant ainsi.

ROMÉO. - Bah ! je me suis perdu moi-même ; je ne suis plus ici ; ce n'est pas Roméo que tu vois, il est ailleurs.

BENVOLIO. - Dites-moi sérieusement qui vous aimez.

ROMÉO. - Sérieusement ? Roméo ne peut le dire qu'avec des sanglots.

BENVOLIO. - Avec des sanglots ? Non ! dites-le-moi sérieusement.

ROMÉO. - Dis donc à un malade de faire sérieusement son testament ! Ah ! ta demande s'adresse mal à qui est si mal ! Sérieusement, cousin, j'aime une femme.

BENVOLIO. - En le devinant, j'avais touché juste.

ROMÉO. - Excellent tireur !... j'ajoute qu'elle est d'une éclatante beauté.

BENVOLIO. - Plus le but est éclatant, beau cousin, plus il est facile à atteindre.

ROMÉO. - Ce trait-là frappe à côté ; car elle est hors d'atteinte des flèches de Cupidon : elle a le caractère de Diane ; armée d'une chasteté à toute épreuve, elle vit à l'abri de l'arc enfantin de l'Amour ; elle ne se laisse pas assiéger en termes amoureux, elle se dérobe au choc des regards provocants et ferme son giron à l'or qui séduirait une sainte. Oh ! elle est riche en beauté, misérable seulement en ce que ses beaux trésors doivent mourir avec elle !

BENVOLIO. - Elle a donc juré de vivre toujours chaste ?

ROMÉO. - Elle l'a juré, et cette réserve produit une perte immense. En affamant une telle beauté par ses rigueurs, elle en déshérite toute la postérité. Elle est trop belle, trop sage, trop sagement belle, car elle mérite le ciel en faisant mon désespoir. Elle a juré de n'aimer jamais, et ce serment me tue en me laissant vivre, puisque c'est un vivant qui te parle.

BENVOLIO. - Suis mon conseil : cesse de penser à elle.

ROMÉO. - Oh ! apprends-moi comment je puis cesser de penser.

BENVOLIO. - En rendant la liberté à tes yeux : examine d'autres beautés.

ROMÉO. - Ce serait le moyen de rehausser encore ses grâces exquises. Les bienheureux masques qui baisent le front des belles ne servent, par leur noirceur, qu'à nous rappeler la blancheur qu'ils cachent. L'homme frappé de cécité ne saurait oublier le précieux trésor qu'il a perdu avec la vue. Montre-moi la plus charmante maîtresse : que sera pour moi sa beauté, sinon une page où je pourrai lire le nom d'une beauté plus charmante encore? Adieu: tu ne saurais m'apprendre à oublier.

BENVOLIO. - J'achèterai ce secret-là, dussé-je mourir insolvable ! (Ils sortent.)

I, 2

Devant la maison de Capulet.
Entrent Capulet, Pâris et un valet

 

CAPULET. - Montagne est lié comme moi, et sous une égale caution. Il n'est pas bien difficile, je pense, à des vieillards comme nous de garder la paix.

PÂRIS. - Vous avez tous deux la plus honorable réputation  ; et c'est pitié que vous ayez vécu si longtemps en querelle ... Mais maintenant, monseigneur, que répondez-vous à ma requête ?

CAPULET. - Je ne puis que redire ce que j'ai déjà dit. Mon enfant est encore étrangère au monde  ; elle n'a pas encore vu la fin de ses quatorze ans  ; laissons deux étés encore se flétrir dans leur orgueil, avant de la juger mûre pour le mariage.

PÂRIS. - De plus jeunes qu'elle sont déjà d'heureuses mères.

CAPULET. - Trop vite étiolées sont ces mères trop précoces ... La terre a englouti toutes mes espérances  ; Juliette seule, Juliette est la reine espérée de ma terre. Courtisez-la, gentil Pâris, obtenez son cœur  ; mon bon vouloir n'est que la conséquence de son assentiment  ; si vous lui agréez, c'est de son choix que dépendent mon approbation et mon plein consentement ... Je donne ce soir une fête, consacrée par un vieil usage, à laquelle j'invite ceux que j'aime  ; vous serez le très bienvenu, si vous voulez être du nombre. Ce soir, dans ma pauvre demeure, attendez-vous à contempler des étoiles qui, tout en foulant la terre, éclipseront la clarté des cieux. Les délicieux transports qu'éprouvent les jeunes galants alors qu'avril tout pimpant arrive sur les talons de l'imposant hiver, vous les ressentirez ce soir chez moi, au milieu de ces fraîches beautés en bouton. Écoutez-les toutes, voyez-les toutes, et donnez la préférence à celle qui la méritera. Ma fille sera une de celles que vous verrez, et, si elle ne se fait pas compter elle peut du moins faire nombre. Allons, venez avec moi ... (Au valet. ) Holà, maraud ! tu vas te démener à travers notre belle Vérone  ; tu iras trouver les personnes dont les noms sont écrits ici, et tu leur diras que ma maison et mon hospitalité sont mises à leur disposition. (Il remet un papier au valet et sort avec Pâris.)

LE VALET, seul, les yeux fixés sur le papier - Trouver les gens dont les noms sont écrits ici ? Il est écrit ... que le cordonnier doit se servir de son aune, le tailleur de son alêne, le pêcheur de ses pinceaux et le peintre de ses filets  ; mais moi, on veut que j'aille trouver les personnes dont les noms sont écrits ici, quand je ne peux même pas trouver quels noms a écrits ici l'écrivain ! Il faut que je m'adresse aux savants ... Heureuse rencontre !

Entrent Benvolio et Roméo.

BENVOLIO. - Bah ! mon cher, une inflammation éteint une autre inflammation ; une peine est amoindrie par les angoisses d'une autre peine. La tête te tournera-t-elle ? tourne en sens inverse, et tu te remettras ... Une douleur désespérée se guérit par les langueurs d'une douleur nouvelle  ; que tes regards aspirent un nouveau poison, et l'ancien perdra son action vénéneuse.

ROMÉO, ironiquement. - La feule de plantain est excellente pour cela.

BENVOLIO. - Pourquoi, je te prie ?

ROMÉO. - Pour une jambe cassée.

BENVOLIO. - Çà, Roméo, es-tu fou ?

ROMÉO. - Pas fou précisément, mais lié plus durement qu'un fou  ; je suis tenu en prison, mis à la diète, flagellé, tourmenté et... (Au valet.) Bonsoir, mon bon ami.

LE VALET. - Dieu vous donne le bonsoir !... Dites-moi, monsieur savez-vous lire ?

ROMÉO. - Oui, ma propre fortune dans ma misère.

LE VALET. - Peut-être avez-vous appris ça sans livre  ; mais, dites-moi, savez-vous lire le premier écrit venu ?

ROMÉO. - Oui, si j'en connais les lettres et la langue.

LE VALET. - Vous parlez congrûment. Le ciel vous tienne en joie ! (Il va pour se retirer )

ROMÉO, le rappelant. - Arrête, l'ami, je sais lire. (Il prend le papier des mains du valet et lit : ) « Le signor Martino, sa femme et ses filles ; le comteAnselme et ses charmantes sœurs  ; la veuve du signor Vitruvio  ; le signorPlacentio et ses aimables nièces  ; Mercutio et son frère Valentin  ; mon oncleCapulet, sa femme et ses filles  ; ma jolie nièce Rosaline ; Livia ; le signorValentio et son cousin Tybalt ; Lucio et la vive Héléna. » (Rendant le papier.) Voilà une belle assemblée. Où doit-elle se rendre ?

LE VALET. - Là-haut.

ROMÉO. - Où cela ?

LE VALET. - Chez nous, à souper

ROMÉO. - Chez qui ?

LE VALET. - Chez mon maître.

ROMÉO. - J'aurais dû commencer par cette question.

LE VALET. - Je vais tout vous dire sans que vous le demandiez : mon maître est le grand et riche Capulet ; si vous n'êtes pas de la maison des Montagues, je vous invite à venir chez nous faire sauter un cruchon de vin... Dieu vous tienne en joie ! (Il sort.)

BENVOLIO. - C'est l'antique fête des Capulets ; la charmante Rosaline, celle que tu aimes tant, y soupera, ainsi que toutes les beautés admirées de Vérone ; vas-y, puis, d'un oeil impartial, compare son visage à d'autres que je te montrerai, et je te ferai convenir que ton cygne n'est qu'un corbeau.

ROMÉO. - Si jamais mon regard, en dépit d'une religieuse dévotion, proclamait un tel mensonge, que mes larmes se changent en flammes ! et que mes yeux, restés vivants, quoique tant de fois noyés, transparents hérétiques, soient brûlés comme imposteurs ! Une femme plus belle que ma bien-aimée ! Le soleil qui voit tout n'a jamais vu son égale depuis qu'a commencé le monde !

BENVOLIO. - Bah ! vous l'avez vue belle, parce que vous l'avez vue seule ; pour vos yeux, elle n'avait d'autre contrepoids qu'elle-même ; mais, dans ces balances cristallines, mettez votre bien-aimée en regard de telle autre beauté que je vous montrerai toute brillante à cette fête, et elle n'aura plus cet éclat qu'elle a pour vous aujourd'hui.

ROMÉO. - Soit ! J'irai, non pour voir ce que tu dis, mais pour jouir de la splendeur de mon adorée. (Ils sortent. )

I, 3

Dans la maison de Capulet.
Entrent lady Capulet et la nourrice.

 

LADY CAPULET. - Nourrice, où est ma fille ? Appelle-la.

LA NOURRICE. - Eh ! par ma virginité de douze ans, je lui ai dit de venir.. (Appelant. ) Allons, mon agneau ! allons, mon oiselle ! Dieu me pardonne !... Où est donc cette fille ?...

Allons, Juliette !

Entre Juliette.

JULIETTE. - Eh bien, qui m'appelle ?

LA NOURRICE. - Votre mère.

JULIETTE. - Me voici, madame. Quelle est votre volonté ?

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