Belle du Seigueur , Albert Cohen

Belle du Seigneur… Cohen

Lu trop tôt cet admirable ouvrage, n’en avais retenu que le sentiment pesant de me trouver face à une variante de Nana, ou l’admirable Ariane n’aurait volé plus haut que pour s’abattre foudroyée au sol, plus misérable encore. « Le destin à mes pas attachés », la volonté de l’auteur est ici comme pour Racine, ou la sotte Bovary, sans pitié. De quelle inconnue sans cœur les écrivains ne cessent-ils de se venger ?

J'avais couru de pages en pages à l'affût des tristes avatars de cet amour qui se veut hors norme, mais dont la réalité s'attache à réécrire en mille pages ce que la tirade de Don Juan dit  déjà longuement en dix. 

Pourtant le lire comme un livre d’amour, ou sur l’amour, est passer à côté de sa vérité. C’est un livre sur la médiocrité de la vie. Sur la relativité. Deume s’active en bas de l’échelle à de petits arrangements, Solal quelques échelons plus haut, pense de même. Un autre étage tout au plus. Les peintures humaines ici sont des caricatures, des raccourcis, des miroirs déformants… Il n’est de robe qui n’ait un pli à lisser, il n’est de personnage qui à un moment ou à un autre sacrifie à de basses actions ou de bas sentiments.

La condition juive s'expose ici au travers d'une époque troublée." Grandeur et misère d'un sultan" pourrait en être le titre. L'étrange épisode de Solal réfugié dans la cave de la naine Rachel, admirablement folle et s'assumant comme telle, difforme et fière de l'être (ma bosse est la couronne que j'aie dans le dos,)n 'étant qu'un des épiphénomènes d'un personnage pour lequel son auteur a tenté d'expliquer ce qu'est un héros, de quoi se nourrit l'héroïsme -littéraire?- pour ne le rendre que furieusement humain  .Tout cela est emporté dans un maelstrom de phrases, de mots tourbillons, d’idées affolées. Mais dans ces délires, que l'on doit lire scrupuleusement, même si on doit vieillir pour cela, le moindre mot a son importance. Cruauté de ces "je t'aime" dit quand justement, Solal ne désire plus le vieux corps de sa vieille maîtresse et qu'il lui jette en pature des mots renouvelés mais qui sont là pour dire la carence de son corps. Le champagne se sert en magnum, le caviar à la louche, mais on garde l’étiquette de prix sur le pot. Les Deume comptent, beaucoup, les portraits ne sont pas sans rappeler d'ailleurs ces horribles époux bijoutier, dans l'Assomoir, ou certains passages balzaciens. Résumer ce livre comme je l'ai lu trop souvent dans des critiques qui se gobergent avec le nom de l'ouvrage-ah! quel chef d'oeuvre- comme autoproclamation d'un intellectualisme satisfait "(veni, vidi, vici", je suis allé au bout du pavé, je suis la-e meilleur!)  mais dont l'analyse sombre dans les clichés, résumer le livre donc à cet amour et tronquer ce vigoureux pavé d'environ ses deux tiers,

Quid de cette reflexion sur la religion, sur la place de l'individu dans sa société ou dans celle de l'autre? même si quand on écarte le déluge verbal, on réalise une chose : la musique littéraire a donné le change, mais rien de nouveau depuis la stupide Bovary. Les Comices agricoles ont eu leur nouvelles héroïne.

Une fois que l'amour doit regarder l'amour dans les yeux, il n'y voit que la crudité d'un homme, d'une femme, bien loin de la vapeur du rêve, alors il sombre. 

J'adore en ce qui me concerne, le petit Pappy avec son zozotement, et sa vie en ombre collée au mur, ces bonnes hurlant leur vérité, et l'ineffable tristesse des auteurs qui n'hésitent pas à écrire longuement, la mort d'un siècle.

 

L’infini du dire de la condition humaine

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