Boire les nuages dans une tasse de porcelaine

 

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Je pose la plume, la douleur ne

vient pas de la migraine, mais des

souvenirs qui remontent si frais et si

intacts, qu’on les croirait congelés.

Alors, je me rends à l’évidence : il me

faut l’avouer, au-delà du choc de la

réception de la nouvelle, quand j’ai su

que mon ticket avait atteint sa date

de péremption, j’ai ressenti une forme

de soulagement.

Depuis le temps que j’étais sur

scène et que la pièce m’ennuyait,

alors que je ne pouvais abandonner

mon rôle sans encourir de reproche,

depuis le temps que j’avais l’impression

d’être le taureau de la corrida,

survivant à toutes les banderilles,

toutes les passes, saluant aux jalears,

voilà que je pouvais enfin m’enfuir de

l’arène, sans encourir les huées ! J’en

ressentais comme un immense apaisement,

un soulagement, une délivrance.

Par ailleurs, depuis que chaque grain

de sable hurlait son passage dans le

goulet, en annonçant que le nombre

de ceux qui le suivaient allait en rétrécissant,

il n’était plus question

que je me disperse en conversations,

vains propos, paroles stériles, bruits

d’ambiance, qui n’étaient destinées

qu’à rassurer ou faire plaisir à ceux

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qui se trouvaient en face de moi et

qui ne m’apportaient dans le meilleur

des cas qu’un morne ennui, et dans

le pire me déstabilisaient sans que

j’en connusse la raison exacte. Je

souffrais d’un sentiment physique de

perte et de gaspillage. Ce monde de

mots — de maux ? — a fait de moi

une boiteuse, au propre et au figuré

: canne factice que cet excès

de verbe paravent, derrière lequel je

pensais me cacher ; lacune de la parole-

vérité, course en avant, ne cessant

d’échapper à ce que je n’avais

jamais compris n’être que moi-même.

Solitude. La culpabilité qui m’habillait

de bure et de sourire, enfin, est restée

aux pieds de la montagne, et je

me donne le droit de dire : « — Vivez,

mais ne me demandez plus de m’y

intéresser. » Les êtres autour de moi,

maintenant que je n’étais plus obligée

de les apprivoiser, comme on se rassure

en s’approchant du prédateur, lui

prêtant des sentiments doux ou en se

disant qu’il est rassasié, m’apparurent

dans leur crudité, leurs connaissances

nues, leur affreuse authenticité. Le

machiavélisme de pacotille, l’intelligence

qui ne brille qu’à la lueur d’ampoules

indigentes, la fausse tendresse

qui parent les loques de l’apparence

des robes couleur de temps, la médiocrité

des amitiés de convenance,

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tout cela, maintenant que je ne faisais

plus partie du jeu, criait à m’assourdir.

J’ai décidé de partir.

Du ciment de mes os, j’ai comblé

les fissures, les cassures, les blessures,

par les mots infligés. À présent,

je suis brisée. Il n’y aura plus de retour

en arrière. J’ai donc, pendant

que j’en avais encore la force, gravi la

montagne, enjambé les torrents, avalé

les pentes dont je savais que jamais

plus je ne pourrais les redescendre.

Curieux sentiment que chacun de ces

pas en avant, dont j’étais certaine

qu’ils signaient l’impossibilité d’un retour

en arrière. Et pourtant, comme

chacun, j’ai peur de la solitude, du

silence, de l’absence, de la nuit, des

ombres, des non-dits, des cris de la

chouette qui chasse, et des ombres

lasses se prélassant au vent. Je ne

m’estime plus assez pour vous parler

de moi, et ne vous aime plus assez

pour vous écouter parler de vous. Je

préfère de vous le souvenir ; du lait,

la crème ; de la crème, le beurre. Il y

a dans ce silence nouveau qui m’enserre,

une vérité qui va naître, je le

sens. Je n’ai jamais pris le temps

de m’arrêter, et j’ai toujours remis

à demain cette rencontre avec moimême…

Cette fois je ne peux plus la

différer.

 

Commentaires (1)

1. Namarie 23/03/2014

Bonsoir,
Je rentre tout juste du salon du livre où vous m'avez si gentiment dédicacé votre livre. Je l'ai lu avec beaucoup de plaisir.Attirée par le titre j'ai véritablement bu ce roman. Mille merci et au plaisir de vous revoir bientôt.

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