"La persévérance du jardinier", Pierucci

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Malgré l'eau qui ruisselait sur son visage, il était heureux. Le positif, quand on plante sous la pluie, c'est qu'il est plus facile de bêcher, les graines germent mieux ensuite, et même si on y perd en confort, le résultat est quasiment garanti. Il avait été trempé, s'était glacé durant des heures, mais cela valait le coup. Il avait eu, en effet, la satisfaction de voir les pousses jaillir du sol deux jours plus tard. Et le moment où les petites feuilles se dépliaient, certaines portant encore la graine à la pointe de leur tige toute neuve, était l'un de ceux qu'il préférait. Il était un homme de patience, de courtoisie, il savait ne pas attendre l'impossible. Il savait souhaiter saison après saison devant la graine endormie dans le sol. Il aimait le jugement de la nature. Il tentait pour sa part d’agencer avec intelligence, et n’anticipait pas le résultat. Alors, il était satisfait que les boutures aient magnifiquement pris, il aimait en mélanger les couleurs, les odeurs, les textures. Cette exubérance le revivifiait. Il se releva, dépliant avec difficulté son dos endolori, mais tout en se massant les reins, il jeta autour de lui un regard heureux. La mare était particulièrement réussie. Bien sûr, les moustiques avaient été le prix à payer pour le spectacle des nénuphars épanouis, des renoncules dorées. Cependant, depuis qu'ils avaient mis au point ces lampes à gaz qui les écartaient, ce désagrément était on ne peut plus supportable. Il avait fait des émules dans le voisinage et tous ceux qui avaient, comme lui, la passion des fleurs, des massifs, venaient s'inspirer de ses parterres pour reproduire chez eux des variantes colorées de ce qu’ils avaient découvert dans son havre. Une libellule vrombissait, éclair bleu au-dessus des joyaux rouges, poissons dont le dos brillait au soleil, bijoux vivants. Il adorait le mois de juin. Mais soudain, il sentit pulser en lui l'onde rouge et sanglante du mal. Il ne s’en surprit pas. Il connaissait cela, savait l’apprivoiser, n’en avait plus peur, prévoyant la décrue, comme un pêcheur la vague. Il s'astreignit à respirer calmement. Un voile de brume passa devant ses yeux.

La douleur ne s'apaisant pas, vaincu, il rentra dans la maison, pour avaler un cachet.

Commentaires (1)

1. Petru13 31/07/2014

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Petru13

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