Le Tueur de douleur

 

16 mars 1244
Château de Montségur
L’aube commençait déjà à poindre et ils
n’avaient encore parcouru qu’une très faible
distance, depuis la forteresse. La végétation les protégeait
comme elle le pouvait, car elle était rare, pauvre
et torturée, mais ils avaient pour eux l’atout d’une parfaite
connaissance du terrain. Ils dominaient la chaîne
de Plantaurel, au-dessus du pays d’Olmes et de la
terre de Mirepoix. Ils avaient pour destination le col
de La Peyre et de là, la Catalogne.
Sans ce qu’ils considéraient comme la trahison des
Gascons, jamais Montségur ne se fût trouvée en
danger. La forteresse, accrochée au plus haut du piton
rocheux, renforcée par Guillabert de Castres, narguait
la vallée depuis des années.
Et quelles années ! Années de persécution, de misère,
de terreur, années où la communauté décimée s’était
rassemblée derrière les murs solides de la citadelle,
soudée autour de la même croyance, de la même foi,
celle-là même qui leur donnait encore le courage, aujourd’hui,
de laisser là-haut les êtres qui leur étaient
chers, pour protéger ce coffre qu’ils tenaient entre eux,
et qu’il ne fallait pas laisser aux mains des autres.
À aucun prix !
Ils se terraient, rongés de douleur de la culpabilité
de l’abandon, à la merci des soldats du Sénéchal de
Carcassonne, de leur famille, de leurs amis. Certains
d’entre eux, qui avaient évacué leurs enfants comme
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on le leur avait permis, en étaient sans nouvelles depuis
des semaines et mourraient sans savoir ce qu’ils
deviendraient. Leur mission, alors qu’ils se terraient
dans ce creux de rocher, leur semblait désespérément
aléatoire. Ils l’avaient à leurs pieds en la forme de
ce fardeau.
Le coffre, d’épais bois d’ébène, cerclé de fer, clouté et
renforcé, était entouré de sangles, lesquelles, reliées à
deux solides épieux, leur en permettaient le transport.
Sur un terrain plat, cela aurait déjà été difficile ! Dans
cet environnement géologique hostile, cela devenait insurmontable.
Car, ce qui avait fait l’atout de la Résistance du castel,
devenait leur calvaire. Une lumière blafarde se levait
sur les montagnes autour d’eux, en bas, le village
émergeait de l’ombre. Ils évoluaient au milieu des soldats,
qui montaient à l’assaut en masse. Cette nuit-là,
certains d’entre les plus braves avaient fait l’ascension
du pic, affrontant des dangers inouïs, et ils étaient
parvenus à ouvrir la poterne au petit matin.
Les fuyards avaient cependant sur eux deux avantages
: ils n’étaient pas comme l’ennemi, recouverts de
corselets, chanfreins, haubergeons, brigandines, salades,
caplelines, brassalz et autres pièces forgées de métal
et de cuir, qui les handicapaient lourdement dans cet
environnement, en amputant de plus leur vision. Ils
ne transportaient pas ces lourds cimeterres, badelaires,
paffus, épées, estocs, mandousianes, poignards,
et autres armes de poing qui les encombraient, ils
n’avaient pas de plus à pousser à tirer, les falariques,
les micraines, les arbalètes, alors que le seigneur de
Carcassonne prétendait même là-haut, dans sa haine
mortelle, monter des Hélépolides.
Ils étaient vêtus de laine bistre, souple et chaude, ne
portaient que leur besace et le coffre, lourd, certes,
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mais ils avaient la foi. De fait, ils progressèrent tout
le jour, petitement, patiemment, mais leur espoir naissait.
Au mi-temps de la journée, Guillelme accrocha sa
poulaine sous une pierre et chut lourdement, entraînant
avec lui le coffre, et ceux qui le portaient. La lourde
masse de bois tomba sur la jambe de Pèire, à qui
il fallut toute la force de sa croyance, pour retenir
l’atroce hurlement de douleur, qui monta brutalement en
lui. Adelphe, voyant la plaie, montra aux autres un
visage sans ambiguïté.
– Frère, il va falloir te laisser là, nous ne pouvons
t’emmener, tu le sais.
– Je le sais, répondit Pèire, sans faillir, vous avez
autre que moi, à transporter, allez.
Ils ne se perdirent pas en vains discours d’adieu,
depuis l’aube, le ciel résonnait des cris de la guerre,
et de leurs familles, qui se mouraient.
Leur coeur à tous, s’était fermé à toute compassion
pour ce qui n’était pas leur juste cause, comme ils
l’avaient fait taire, à la mort atroce de Garsende,
la Juste, qui n’avait pas bronché quand les flammes
l’avaient entourée, alors qu’elle avait été torturée trois
jours durant.
Leur âme était pesante, bien plus lourde que ce coffre,
auquel ils avaient dévoué leurs existences. Ils avancèrent.
Pèire les suivit du regard encore un peu, de
trou en pic, de rocher en sente, et puis il les perdit
de vue.
Il souffrait atrocement, la plaie ouverte saignait, l’os
pointait.
Il prit à sa gourde un peu d’eau bienfaisante, et son
esprit s’échappa, vers un rêve doux. Quand il revint
à lui, la nuit était tombée depuis des heures, mais on
y voyait encore, d’un jour rouge, un jour violent, un
jour de sang, un jour de haine, le plus grand jour de
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misère, entre les jours de misère.
L’archevêque de Narbonne, Hugues de Arcis, l’évêque
d’Albi et le sénéchal, hommes de Dieu, qui se prévalaient
de la parole divine et qui prêchaient la charité
dans les églises, ces hommes-là, avaient donné ordre
de rassembler tous les assiégés, les hérétiques, au
centre de la cour du castrum. Et ils firent jeter sur
les familles, les femmes, les enfants, les vieillards,
sur tous ceux qui avaient survécu à la famine, au
siège, aux privations, et à la douleur, ils firent jeter
sur eux, qui étaient liés, tous les bois qu’ils purent
tirer de la citadelle, meubles, livres, tissus, tout ce
qui s’enflammait, tout ce qui flambait ! Ils les blessa
de ces objets lourds, mais les pauvres gens n’étaient
qu’au début de leurs souffrances car sur ces pauvres
martyres, qui ne disaient mot, ils firent tomber l’huile,
et ils y portèrent le fatal tison.
Alors, l’incendie fit rage, et les cris insoutenables
montèrent vers le ciel, mais Dieu ne regardait pas
de ce côté ce jour-là. Il avait sûrement mieux à faire.
L’odeur du sacrifice était atroce, elle émanait de ce
brasier que les prêtres faisaient monter au ciel, en
prière au Seigneur et comme pour Caïn, autrefois, la
fumée ne montait pas, rabattue au sol par le vent.
Pèire pleurait, pleurait comme jamais homme ne pleura.
Sa douleur était leur douleur, et tandis que le grondement
du brasier faisait rage, il pleurait des larmes
amères. Les soldats qui se trouvaient là, à ce spectacle,
comprirent en ce moment que c’était leur âme
qui se consumait devant eux. La chaleur était atroce,
l’armée recula, poussant devant elle les quelques repentis,
qui avaient abjuré. Le feu gagna l’ensemble
de la citadelle, on s’écarta rapidement. Ils en vinrent
à s’enfuir, en désordre à bout d’horreur et passèrent
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devant le trou où gisait le corps de Pèire. Car celui-ci
était mort, déjà.
Ici, s’est inscrite en lettres de sang, la fin de la

Commentaires (1)

1. Petru13 31/07/2014

Il faut le lire absolument et je le recommande autour de moi

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