Un trou dans le vent

 

Prologue

 

Le monde était liquide et gris. Le ciel était tombé dans l’eau, s’y mêlant si intimement qu’il n’y avait plus ni horizon, ni nuages, ni haut, ni bas, plus rien que cette densité floue et moite, clapotant, humide, d’où les êtres et les choses n’émergeaient que de façon brutale, au moment précis où on arrivait dessus, de l’exacte façon d’une baleine qui se dresse en rejetant des dentelles d’écume, un iceberg jaillissant des profondeurs, générant en une même envolée admiration et frayeur.

 

Curieusement, et contrairement à ce qu’il attendait, alors que l’air était si épais qu’on aurait pu y planter une cuillère, les flots étaient d’une absolue transparence, on y comptait les pavés, les papiers de bonbons, les clous abandonnés des structures destinées à maintenir les piétons au sec et qui se trouvaient elles-mêmes inondées en ce moment. Il faisait froid.

 

Rien ne l’avait préparé à ce choc, quand il s’était penché par la fenêtre, à son lever ce matin. Le brouillard, il connaissait, on en avait en Corse. D’une qualité moins exceptionnelle tout de même la plupart du temps, que celui qui lui était donné de contempler maintenant. Cependant comme toutes les terres de contrastes, Kallisté savait générer de beaux nuages. Rien pourtant de comparable à cela. Une fourchette aurait tenu debout dans cette purée-là.

 

L’ascenseur était en panne. Ils étaient descendus de leur troisième étage par l’escalier, le petit tout joyeux, lui pestant, parce que ses blessures n’appréciaient ni cette humidité suintante, ni ces exercices matinaux. L’enfant avait poussé des cris d’émerveillement, quand il était arrivé le premier dans le hall de la réception, le trouvant en train de clapoter dans trente centimètres d’une nappe aussi transparente qu’uniforme. On avait mis en hauteur tout ce qu’on avait pu, mais le comptoir argenté, de vieux meubles trop lourds, des portemanteaux, et maints autres objets encore montaient stoïquement la garde dans l’onde amère. Le gosse n’en pouvait plus de joie. Pierucci n’avait pas eu le temps de réfléchir que déjà Angelo était parti à l’assaut de la marée dans ses chaussures de cuir et son jean. Trop tard ! Il ne fallait pas s’attendre à ce qu’il revînt de lui-même. Quand on lâche un jeune chiot dans un dépotoir, on n’espère pas le voir rentrer sans qu’il ne sente les ordures, ni sans lui courir après. Sur l’avant-dernière marche, il regarda ses pieds, tenta vainement un : « Angelo » sans conviction, mou, songea fugacement à retirer ses souliers, fit la grimace à cette simple évocation, se ravisa, et finalement avança en contractant par avance tous ses muscles dans l’attente du froid. Mais il n’eut pas froid, c’était surprenant. Presque autant, que la transparence cristalline qui murmurait autour de lui. Presque autant aussi, que la curieuse patience, l’absence complète de contrariété des gens face à l’événement. Bon ! D’accord ! Il y a de l’eau à Venise, mais de là à imaginer que vivre ici c’est nager en permanence… La réceptionniste, en bottes montantes caoutchoutées, souriait comme si rien ne se passait ; les serveurs avaient improvisé un buffet devant lequel quelques touristes se restauraient debout, tandis qu’on montait les plateaux dans les chambres pour les autres. Partout des sourires patients, des gestes patients, des visages patients, des attitudes patientes…

-Non preoccupatevi ! Dans quelques heures, nous serons au sec, lui dit une femme. La marée va se retirer.

-Va-t-elle remonter demain ? Demanda Pierucci.

-Bien sûr ! Lui dit son interlocuteur, en le regardant comme s’il était stupide. C’est l’Alta aqua.

L’Alta Aqua, le commissaire bonifacien en avait entendu parler, comme tout le monde, les grandes marées, La Sérénissime qui prend son bain, l’eau qui monte et inonde la place Saint Marc, les traversées de la Basilique qui ressemble à une piscine de luxe. Mais il n’avait jamais imaginé que cela soit ça.

Et pas imaginé non plus qu’il soit présent un jour dans cette ville-là, à ce moment-là.


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