Le monde de Garo, chronique de l'ère du Serpent

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Pluies

Il n’avait pas cessé de pleuvoir.

Un jour, cela avait commencé tout doucement, une petite pluie fine qu’on aurait facilement supportée, si elle s’était arrêtée. Averse d’apparence inoffensive, avec des gouttes douces, soyeuses, presque tendres, mais qui ne s’était jamais arrêtée. Le jour, la nuit ; pas une heure, pas une minute pas une seconde, où l’eau n’ait lentement tout envahi.

Personne n’y avait prêté attention au début, c’était désagréable, mais pas insupportable. Pourtant, ce n’était que le commencement.  Comme une entrée tranquille dans la mer, où l’on a pied un certain temps, pour brutalement couler si on ne nage pas. La terre, gorgée s’était mise à vomir, les flaques devenaient des lacs, les rivières élargissaient de plus en plus leur estuaires, inondant inexorablement leurs berges, le sol était devenu mou et les arbres étaient tombés. Certaines espèces avaient pourri, jaunissant tout d’abord par les feuilles, mais c’était l’hiver, on ne s’en était pas rendu compte. D'autres avaient disparu, emportées par les flots. Les toitures qui fuyaient avaient accaparé toute l’attention. L’eau n’était plus potable, à force de charrier trop vite, trop impétueusement, les autres liquides auxquels elle était mêlée ; il y avait eu des intoxications, des morts, partout on parait aux urgences : digues qui cèdent, envahissement des terres, installations industrielles mises hors d'usage par l'eau, ravageant tout. L'actualité n'était plus occupée que par les diverses conséquences de ce bouleversement incompréhensible et dévastateur.

Pendant ce temps, le corps s’était progressivement adapté. On avait dû modifier les vêtements…

Dans les tous premiers temps, les bulletins météo présentaient d’optimistes personnes au rictus figé, qui expliquaient à grand renfort de bras et de nuages tourbillonnants qu’il allait pleuvoir, bien sûr, encore, mais qu’il y aurait tout de même l’espoir d’un peu de soleil, de quelques secondes de beau temps, d’une pincée de chaleur, d’un soupçon de douceur sèche. Cependant, il avait bien fallu constater que la même annonce quotidienne avait conduit à un rapide et inexorable désintérêt de la population pour des nouvelles qui ne changeaient pas, des tableaux identiques, et des mensonges de moins en moins crédibles. On avait supprimé ces programmes. Cela, c'était juste avant qu'il n'existe plus de télévision nulle part.

De toute façon, la seule vraie certitude était qu’il allait pleuvoir tout le temps. Aux hommes qui se plaignaient encore, on disait qu'ils avaient été prévenus, le réchauffement climatique provoquait la montée des océans. Les terres émergées seraient de moins en moins nombreuses et la population, en revanche, elle, continuerait de croître. En réalité, personne, réellement personne, n’avait compris que l’eau ne ferait pas qu'envahir les rivages, mais qu’elle serait omniprésente, parce que c’était du ciel qu’elle viendrait. En conséquence, la foule avait migré de plus en plus haut, vers des terres de moins en moins sèches.  L’espace habitable rétrécissait comme une peau de chagrin, l’architecture changeait.

Dans les jours de grande lassitude, on se disait que, quand les banquises auraient achevé de fondre, le climat, alors, devrait bien finir par se stabiliser. Mais il ne l’avait pas fait.  Comme une femme qui pleure de fatigue, d’épuisement, de résignation et qui, une fois lancée, ne peut plus s’arrêter, ne sachant plus que pleurer, rien d'autre, le ciel ne cessait de suinter. Une génération après l'autre, du fait de cette humidité constante et de son contact omniprésent sur la peau humaine, la morphologie humaine avait commencé à muter. De lentes modifications étaient apparues.  On s’était émerveillé des premiers enfants nés avec une chevelure ressemblant davantage à de souples et lisses écailles flottantes qu’à des cheveux traditionnels. Plus tard, on s’y était habitué. Quand un bébé à la peau céladon et humide en permanence, qui pouvait respirer par les pores de son épiderme, avait vu le jour, les parents avaient trouvé le premier prétexte pour en confier la garde à d’autres, écœurés. Et puis, avec le temps, on n’y prêta plus attention. Ces modifications génétiques apparaissaient sans uniformité, parfois ponctuellement, parfois durablement. D’autres bouleversements atteignaient des populations plus largement, sans que les scientifiques pussent prédire ou anticiper le moindre de ces changements, ni selon l’ethnie, ni selon les aires géographiques occupées. Le seul facteur constant résidait dans les différences corporelles entre les habitants des marais saumâtres et ceux qui côtoyaient les eaux douces. Les premiers étant beaucoup plus colorés que les seconds, plus chatoyants, plus beaux. Si tant est qu’on puisse qualifier de beaux les êtres étranges qu’ils étaient devenus. Les humanoïdes des montagnes avaient constaté que leurs enfants naissaient avec des ventouses aux membres supérieurs, ce qui leur permettait d'adhérer aux rochers toujours glissants, tandis que ceux qui vivaient en bordure de deltas, dans les zones marécageuses, avaient les extrémités largement palmées. Les os de tous s’étaient transformés, plus lourds, plus rigides, affectés de rhumatismes endémiques, et certains avaient vu, au-dessus de leurs yeux pousser des excroissances osseuses destinées à protéger les orbites de l’eau qui  y coulait en permanence. Le monde d’autrefois n’était qu’un souvenir lointain et mort, perdu irrémédiablement. Les hommes s’étaient progressivement isolés.  D’île en île, on avait adopté des coutumes spécifiques en rapport avec les microclimats et les aliments disponibles ; la langue avait évolué en des centaines de dialectes. Les communications s’étaient faites mécaniquement et les échanges commerciaux ne se pratiquaient plus sur de longues distances. L'électricité avait quasiment disparu. L’eau avait tout ramolli, tout usé.

Les êtres vivants allaient du jour au lendemain, sans attente, sans envie, à la merci du plus fort, du plus grand, du plus belliqueux. Et puis le temps avait passé, certaines technologies avaient disparu, oubliées, d’autres étaient nées ; les frontières étaient autres, les provinces avaient remplacé les pays, il n’y avait plus de voitures, ou presque, mais les bateaux étaient nombreux et somptueux.  On s’en servait aussi bien pour aller et venir, que pour y vivre, bien qu’on sache très peu de choses sur ce qui se passait sous la mer. S'étendant, elle s'était elle aussi modifiée. Une forme de curiosité était morte, on s’adaptait au jour le jour, et on oubliait la veille comme le lendemain. Bien des embarcations partaient et ne revenaient pas, perdues dans un monde inconnu, mais l’homme était devenu fataliste.

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