Les mensonges

Extrait, à grignoter

Chjamà avait pris l’habitude de s’asseoir sur l’ottomane
cabossée devant la fenêtre du bureau. Elle allongeait ses
longues jambes brunes qu’elle ne se souciait plus de recou-
vrir des pans sombres de la robe qui ne la quittait pas, en
silence, le regard au loin, la main aux ongles fins posée sur
la cuisse, elle semblait attendre un évènement qui n’arrivait
pas. Elle avait toujours eu cette capacité d’immobilité, d
’absence, qui lui avait permis de tout supporter. Il se
souvenait, quand elle avait conclu la liste des tâches innombrables qui ponctuaient sa journée, elle s’asseyait,
ainsi, à l’ombre, les yeux loin, comme si elle était capable de
lire dans les ondulations du désert, un avenir qui se refusait,
comme si elle disposait d’une autre réalité, d’une liberté,
invisible aux vulgaires, et que seule son ombre soit présente
à cet instant. Elle quittait son corps comme on quitte une
pièce inconfortable, comme on abandonne un lieu, et elle
ressemblait alors, à un grand chat délaissé, à une reine
de Saba allongée sur un siège de granit. Personne n’avait
idée de sa souffrance, car elle-même en refusait la pensée.
Chjamà était le nom qu’il lui avait choisi, là-bas, quand il
la regardait de loin, quand elle lui semblait si inaccessible,
qu’il n’imaginait plus qu’un jour, un être humain pût le
considérer, lui, comme tel. Enveloppée de ses longs voiles,
et le regard lourd, cerné de noir, elle ne tournait pas la tête,
et personne n’aurait pu dire où était son esprit, où flottait
sa pensée, si même elle était là, vraiment. Mais il entendait
son souffle un peu court, sa respiration brève, comme le
bonheur, comme la vie, et il respirait à son tour plus large-
ment, pour deux, parce que Chjamà était là et qu’il était
bien. Aujourd’hui qu’ils se trouvaient tous deux en sécurité,
à l’abri, même si ce sentiment était encore si fragile, qu’il
pouvait s’effaroucher du son d’un mot ou d’une aspiration
trop forte, il allait mieux parce qu’elle était là, une nouvelle
fois. Ils guérissaient ainsi ensemble, jour après jour.
Les pages des livres devenaient des dunes et le bois de
son bureau prenait la consistance du sable, l’horizon rose
était infini, et la chaleur du jour desséchait ses lèvres,
comme autrefois. Alors, le sirocco se chargeait de rouge, et
le scorpion cherchait l’ombre de la roche. L’eau précieuse était une joie incomparable, la liberté, un rêve lointain.
Il ne tendait pas la main, il n’avançait pas le bras, ce n’était
pas nécessaire, Chjamà était comme les panthères  : elles
s’approchent, mais ne s’apprivoisent pas.

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