Den Dall (personne)

"Entre St Pierre et Miquelon et le Finistère, un bateau, un îlot, un albatros hurleur et une mouette rieuse. "

« Den Dall »

Marée basse, odeur d’iode et de soleil, relents âcres et puissants, un peu de vent pour touiller le brouet, comme une cuillère qui brasse. Des rochers luisants, des granits secs, des algues qui halètent en suant, d’autres agitent leurs chevelures roussies ou noires, dans lesquelles la vie grouille. À quelques encablures,  on voit sur le flanc, en repos, la carcasse d’un navire, qui soupire en grinçant. Quand le flot remonte, il disparaît comme les crabes, les anémones, les arapeids en son bord enrochés. Le temps ici est celui des marées. 

Le silence de l’homme, le vacarme de la nature. Clapotis, fouissement, froissement, murmures, chuchotis, claquements, bruissements, bourdonnements, chuchotements, chuintements, frémissements, grincements, sifflements, gémissements, glou-glou. La bulle a un bruit de vent, l’aviez-vous remarqué ? Ici, on gifle ou on caresse, on griffe, on use, on lèche, on se repaît. On a le temps. Le temps soleil ou le temps mauvais, les vagues tendres ou les crêtes déchaînées. On s’aime, on se hait.

Un albatros lisse ses plumes blanches de son bec sombre, les griffes plantées dans la masse molle et pourrissante du bateau. Un mouvement ? Il dresse sa tête fière, prend le vent, et ses yeux noirs et mobiles, aux aguets, guettent. Puis il retourne à sa toilette, confiant. Mais le point à l’horizon grandit, et la forme se précise, élégante, racée, encapuchonnée de noir, comme un voleur gracieux, le soir. La mouette se pose sur l’île, au sommet d’un récif. Elle est fatiguée. Il semble qu’à ses ailes lasses, elle ait enfin donné un repos, et que ce qui autour d’elle se passe, ne la concerne pas. Pourtant, elle a tout vu, déjà. La terre qui se dénude, laissant aux vents ses voiles irrisés, les collines vertes et prudes qui abritent des étoiles, de mer et de cristaux. On lui avait parlé du restaurant, il est un peu éloigné, il se mérite, mais la variété des plats proposés dans ces milliers de coupes creuses, valait le détour. Elle voit la charpente alanguie et son royal suzerain, elle hésite à saluer, il est loin, elle ne le connaît pas, elle a faim,  elle n’est pas venue de pareille distance pour faire des mondanités, cela tombe mal, juste le jour où elle n’est pas coiffée, elle en rit, lançant au ciel sa voix en  éclat de rocaille. Le goéland sursaute.Quelque chose bouge en dessous de la belle, avec des pattes et des formes sensuelles, elle l’attrape, elle l’avale, c’est exquis, c’est divin, MMMM ! quelle surprise ! un moment de pure grâce, un bonheur immobile, qui descend dans son giron en une caresse sublime. Jouissance, extase. Le connaisseur n’ignore pas qu’à ce moment la gloutonnerie guette, qui gonflerait le ventre, en chassant l’esthète. Elle prend son temps pour choisir un suivant morceau.

-Hep ! Hurle l’autre, un peu vexé .

-Fi donc ! le béotien ! qui ne sait que dans un repas fin, trois critères au moins doivent être respectés : la vue, le goût et l’oreille. La musique du vent est ici sans pareille, et lui de ses braillements est pareil aux senteurs d’ une baraque à frittes, en haut d’une piste vierge et pure de montagne, à huit heures du matin. Elle ne répond pas, pensant que son silence va décourager le bourrin. C’est faire peu de cas de l’importance que d'aucuns donnent au son de leur propre voix, il récidive et braille derechef :

-Vous, là-bas, la mouette ? (il dit « mouette » comme on dit « pouet », méprisant, c’est flagrant.)

Mais qu’il est dérangeant d’être dérangé par un rageant enragé. Elle se remplit la bouche, pour n’avoir à parler. Elle ferme les yeux, c’est différent de la première bollée, plus moêlleux, moins contrasté, avec des arrières goûts cependant plus longs en bec, et un parfum plus prononcé. MMMM ! Le vent marin en gosier, la mer en petite bouchée MMM ! ça frétille encore au fond de la glotte, délicieux gratouillis qu’il faut savoir apprécier… Et ce jus, cette liqueur qui vient après… MMM ! ke ché bon !

Le hurleur est contrarié, d’abord, ici les visites sont rares. Non qu’il le regrette, mais le fait est, elles sont rares. Ensuite, de quand n’a-t-il pas vu une créature aussi bien roulée ? il ne s’en souvient plus. Depuis qu’il fréquente les bancs de thon, il n’a plus compté. Et puis tout de même, il est dans son domaine, elle pourrait se présenter. Il se gratte la cavité du bec d’un geste irrité. Il est gros, du coup ses ailes choient au sol, son ventre le gêne, il manque tomber. La garce l’a vu, qui de rire,  a soudain éclaté.

-Vous disiez ? se moque-t-elle, j’ai cru vous entendre parler ! Elle a prononcé « parler » pour être polie, mais il est flagrant qu’il ne sait que criailler, glapir, râler. Ouf ! n’y a-t-il aucun endroit au monde où l’on puisse être tranquille, méditer, écouter de la musique, déguster un souper exquis, sans qu’un importun n’importune, qu’importe qu’il fume, qu’il éructe ou qu’il pète, il y a toujours quelqu’un pour gâcher la fête, où qu’on soit allé. 

-Je disais, « petite » que vous n’êtes guère polie. Vous mangez à ma table, êtes assise près de mon lit, vous ne vous présentez pas, ne sollicitez pas mon autorisation, faites fî de moi comme si de ce bateau, je n’étais qu’une moule de plus, je vous trouve bien téméraire. Ne vous plaignez pas plus tard, d’avoir eu des contrariétés.

Elle lève sa tête spirituelle, le voit tout empêtré de lui-même, hésite, se demande si elle va céder à l’ennui que lui cause sa présence, où la subir et terminer un repas qui s’annonçait si bien. Bien des chauves à gros ventres ont de piteuses conversations, mais ils connaissent de si bonnes adresses, que choisir ? L’air la caresse, et le parfum de l’iode la grise un peu. Il y a dans ce rocher un crabe qui la tente, et à côté, cette chose là, d’une couleur si délectable… 

-Monsieur, vous voyant si beau et si plein d’allure, je n’ai osé troubler votre repos. Par ailleurs, je n’ai pas de conversation, je ne suis rien, une plume dans le vent, un balancement entre deux nuages, je ne voulais risquer … Regardez, je me suis présentée, « den dall », est mon nom. Mais vous-mêmes êtes sûrement quelqu’un d’important… Elle a ri en murmure, en gloussement, en gargouillis de vague sous le pied d’un granit blanc, sa gorge frémit, il s’en aperçoit, il faiblit…

-Ah, vous êtes perspicace, « ar priñs », suis-je, ainsi que vous l’aviez remarqué. Albatros, vaste oiseau des mers, suivant, indolent compagnon de voyage, le navire glissant sur les gouffres amers. Il déclame lourdement, on a parlé de lui, il ne s’en est pas remis, enchaîne…Les poètes ont trouvé en moi leur…

Elle pensa : « Et allez ! sait-il seulement la fin de l’histoire, cet idiot ! pauvre Baudelaire, tu aurais mieux fait de te taire, le jour où tu écrivis ces quelques mots ». Mais tandis que le vent qui est femme parfois, tourne,  que le bruit s’envole de l’autre côté, elle gobe le crabe, l’anémone, la crevette, trois becquetées. Là-bas, il dandine, se balance, se tortille, cela demande du mouvement de contempler un nombril aussi proéminent. Il ne cesse de glapir, ronflements, modulations énormes, il aime sa voix,  l’entendre est un aphrodisiaque puissant. Il n’a pas besoin qu’on l’écoute, il est lui même son public, son miroir, son double gemellique, mais parler seul, cela donne l’allure d’un fou, il lui faut une foule, pour faire son numéro. Il marche de long en large, enflant sa poitrine large, bombant la tête, présente au Zephir son bec tranchant. Il raconte, se raconte, se formule, se relate, s‘expose, se notifie, brasse de l’air, agite du vide, il le fait professionnellement.

-MMM ! ça, je n’ai pas encore goûté, quel affolement… une brûlure délicieuse, une extase amoureuse, un orgasme fulgurant. Elle saute dans une autre assiette, d’autres saveurs, d’autres goûts, d’autres miettes. Du bateau par soubresauts viennent des glapissements. Tout entier à l’amour qu’il se porte à lui-même, il pense qu’elle l’admire, qu’elle est muette de saisissement. Il se donne d’avantage, tout en lui est partage, au jeux du « je », il n’a pas d’équivalent. La nature est son témoin, il est l’égal des plus grands, de l’océan il se joue, et des sujets fidèles lui sont les embruns. Il va et vient sur les planches fléchissantes, un beau poisson saute, c’est vrai qu’il a un peu faim, mais sa fringale de reconnaissance est bien supérieure à cet appétit organique et décadent.

La douceur de l’algue par le soleil asséchée, fait un nid douillet, où Den dall se repose. Il faut pour apprécier, savoir prendre son temps. L’astre du jour peigne ses plumes, il est chaud et doux, fondant. Juste à ses côtés quelques amuse-gueules bondissent jusqu’en son bec, sans qu’elle ait à faire le moindre mouvement. Le son de l’appareil ridicule qui s’agite en face lui revient cependant.

-Voilà ! vous avez saisi à présent quelle est ma science, mon influence, quelle chance vous avez de m’avoir ici rencontré…

-Oh, dit-elle faussement timide, il est un sujet que vous n’avez pas abordé. D’où vient votre surnaturelle beauté ?

Enchanté, il se répand. Quelle intelligente personne ! De lui elle a tout compris ! Rares sont ceux qui l’ont à ce point deviné. Et de « CRRR » et « GRRR » de « GRR » et « CRACC », il continue son brillant exposé. La lune quant à elle, a tiré la couverture maritime sur sa nuit qui s’annonce, les flots remontent, les vagues lèchent la grève, le bateau est mouillé. La mouette repue, reposée, fait un brin de toilette, pensant de temps à autre à ponctuer d’un rire léger, flatteur, les plus belles postures, impostures, enflures, de l’enflé.

La belle déplie ses ailes, il est l’heure de rentrer. Le brisant se fait plus fort, plus agressif, l’air est fouetté. Alors, elle s’élance, jetant derrière elle un ultime regard, il y a tant, devant elle à accomplir, tant à affronter, tant à aimer, tant à vivre et tant de parfums à respirer. 

Le goéland hurleur tout à sa propre fête, n’a rien vu du temps qui passe, qui déjà est passé. La flotte agressive l’assomme, le plaquant au plancher, celui-ci las de pourrissement passif et des pas, s’est affaissé. Dans la brèche la bête s’enfonce, bouche ouverte, il  parle encore et avale, l’eau qui va le noyer. Perdu dans son miroir, il ne se voit pas s’effacer.

La mouette, tandis qu’elle vole, repense à son discours. Celui-là n’a fait qu’une seule traversée, un seul voyage, une seule envolée. Du navire qu’il habite, il a eu la destinée. Lancée sur la vague en sa joyeuse jeunesse, les gouffres et les abîmes vides, un jour l’ont aspiré. Du monde il n’a plus vu que le bout de ses pieds. Alors, il hante la carcasse de ses rêveries morte, hurlant aux alizés qu’il tente d’éblouir de ses voyages passés .

Ainsi sont les auteurs, de deux sortes, faciles à repérer. Certains font ventre de tout : de la brise, de la lame, du bigorneau accroché, de la coque de moule, un peu fendue et craquelée, du limon qui sèche, du sel qui blanchit sous le soleil meurtrier, du fucus aux bourses tendues, du varech échevelé, de la méduse rose, aux jupons bariolés. Écrivant comme on respire, vivant pour écrire, se passant de respirer. Faisant danser à la vague, le navire de leurs rêves mille fois renouvelés. Mais, ne sachant s’en vanter. Offrant aux flots joyeux, leur insouciante postérité. D’autres, vainement s’agitent, à qui il faut des scènes, des estrades et des micros, se faire connaître de la rade, avant de rentrer le bateau, agitant leurs ombres vaines de ballons dégonflés dans de sinistres scènes qui sentent le mausolée. À trop se regarder soi-même, on en vient à hurler et les gens qui ne sont pas sourds, cessent de vous écouter.

À la chapelle de l’écriture, on ne prie qu’agenouillé. En riant, si on peut, comme une mouette échappée.

Hé ! Vous ! Oui, vous ! Ne soyez pas triste, un cormorant hurleur est très dur à noyer, regardez à votre droite, vous allez le retrouver. 


Vous devez être connecté pour poster un commentaire