La Bois Dormant

 

Dans un château profond, plein de tours et de tourelles, de meurtrières et de mâchicoulis, d'escaliers qui tournent tellement en ronds, qu'ils finissaient à l'endroit où ils commençaient, de chambres aussi grandes que des places de village et des chambres si petites, que seules les souris y habitaient, dans ce château étrange, dormait la Bois Dormant.

Que vouliez vous qu'elle fasse, à part dormir, cette Bois Dormant, puisque son nom l'avait condamné à dormir tout le temps. Elle dormait donc profondément, depuis neuf cent quarante ans.

Un Prince qui passait par là tous les dimanches, se rendit compte, arrivé chez lui qu'il avait perdu son portable , car sa poche de soie rouge était percée de part en part. Il en fut très contrarié car le portable était fort cher, et qu'il venait juste de le réquisitionner.

Il retourna donc sur ses pas et vit au plus profond de la forêt, une lumière briller.

Tiens, se dit-il, qu'est ce que c'est que cette lumière ?

Intrigué il écarta les branches qui gênaient le passage, et accrocha son pourpoint de soie bleue. Il s'en contraria mais avança quand même.

Ce qu'il voyait était le reflet du soleil sur la vitre d'un des plus jolis châteaux qu'il eut vu au monde. Il en fut enchanté et s'approcha.

S'approcha et s'accrocha encore une fois, cette fois   sa culotte de soie violette toute neuve.

-Merde alors ! jura-t-il au mépris du code des Princes Charmants.

Il finit tout de même, malgré les ronces qui ne s'écartaient pas, travail de fée bâclé, par arriver à la porte, puis à l'escalier, puis à la chambre où le soleil brillait.

Il enjamba pour ce faire beaucoup de gens qui dormaient mais il ne les regarda pas.

Il était essoufflé quand il arriva en haut et il avait une toux rauque de fumeur du plus bel effet.

Dans la lit reposait une Bois Dormant, et comme il connaissait les usages, il se baissa et lui roula une pelle...

Sans aucun effet !

Il se pencha une deuxième fois s'apprêtant à recommencer et il lui sembla qu'elle fronçait son petit nez charmant.

Alors il la prit par les épaules et la secoua fort rudement.

La Bois Dormant ouvrit un œil, le regarda toute étonnée, fronça ses jolis sourcils, et lui déclara :

-Veuillez me lâcher Monsieur, ce n'est pas ainsi que l'on procède, vous êtes un Prince Pas Du Tout Charmant, et je ne veux plus vous voir.

Il en fut fort marri, mais s'en alla sans faire de difficulté exagérée, cependant il vola un petit tableau qui se trouvait là, de façon tout de même à n'être pas venu pour rien.

Il avait laissé retomber la Bois Dormant un peu brutalement et elle gisait maintenant en travers du lit. Mais il la laissa comme cela, car c'était vrai, c'était un Prince Pas Charmant Du Tout. Quand il dépassa la zone de Grand Enchantement, et qu'il fut sur la grand route, le petit tableau se transforma en Python Royal très féroce, qui le mordit et il mourut.

Il tomba là comme une crotte du cul d'un âne, et ce fut tout.

Neuf cent cinquante ans plus tard, un Prince qui chassait par là et qui avait perdu son chien, se trouva par hasard en même fourrés. Il était très désolé de perdre un si bon chien, si fidèle, si affectueux et rampa dans les ronces pour arriver au manoir, pensant que son chien s'y trouvait. Il ne vit rien des beautés du château, marchant sur les Endormis sans s'en rendre compte et parvint tout de même à la fameuse chambre, où il entendait aboyer.

Effectivement l'animal était très occupé à lécher le visage d'une Bois Dormant qui gisait en travers du lit.

Le Prince s'approcha, et dit :

-Cyrius, tu es écoeurant, de lécher comme cela la bouche de gens que tu ne connais pas, et si tu allais attraper une cochonnerie, viens mon bon chien, viens, et cesse cette horreur !

Le chien qui n'avait aucune envie d'attraper des cochonneries se recula, alors le Prince vit que la tête de la Bois Dormant était hors du lit.

Comme il était un peu maniaque, il la remit en place, n'imagina pas une seconde qu'il avait à l'embrasser et s'en fut, son chien serré contre son cœur.

Pour n'être pas venu pour rien, il prit au détour des cuisines un pot de confiture qui se trouvaient là et qu'il dégusta avec Cyrius, sur le chemin du retour. Mais bien sûr, sur la grand route , une fois sorti de la zone de grand Enchantement, son compagnon se transforma brutalement en une grasse matrone à forte poitrine, et moustache à l'avenant, ce qu'il tenait de son antérieure condition ; elle l'attrapa fort diligentement par le bras, et le traîna tout déconfit vers le village où elle l'épousa sur l'heure et le rendit très malheureux. A cause de la confiture magique il passa sa vie à baisser la tête, et il ne s'échappa jamais, jamais, jamais.

La Bois Dormant dans son sommeil soupira, sans s'en rendre compte :

-Comme il tarde à venir !

Neuf cent cinquante ans passèrent encore, et la Bois Dormant faisait consciencieusement sont travail, elle roupillait à poings fermés.

Même qu'elle ronflait un peu.

Un Prince qui cueillait des airelles avec son panier au bras, parvint on ne sait comment, une distraction de fée sans doute, à la porte de la chambre, comme les deux autres.

Il vit la Bois Dormant, et fit ce que font les Princes, il l'embrassa, sans oublier de lui trousser un peu sa jupe, mais soudain dégoûté il se recula.

-Quelle horreur, mais vous sentez le chien mouillé, non mais quelle horreur, jamais lu cela que les Bois Dormant sentent aussi mauvais !

Cependant le Château lui plaisait plutôt, et il se voyait très bien habiter là.

Alors il descendit aux cuisines, et fit du café très fort, les fées boivent beaucoup de café, il y en avait des tonnes et du meilleur, il en fit donc dix litres.

Il remonta à la chambre avec ses dix litres de café fort et un entonnoir, et entreprit de faire ingurgiter le plus de café possible à la Bois Dormant.

Elle en avala beaucoup, beaucoup.

Il attendit.

Elle se dressa sur la courtepointe toute brodée en s'écriant :

-Oh quelle horreur, il faut de toute urgence que j'aille au petit coin.

Et elle courut.

Il était content, maintenant qu'elle était réveillée, les autres devaient se réveiller aussi et le château devait reprendre vie.

Mais personne ne semblait bouger, et la Bois Dormant, s'était rendormie sur le siège des WC.

Alors il se résigna et comme il n'était pas mauvais homme il lui lava le visage, pour qu'elle ne sente plus le chien mouillé et il la recoucha.

Il partait avec beaucoup de regrets car il trouvait que le lieu lui allait très bien, et longeant les murs, il voulut emporter un souvenir, il prit donc un des chandeliers muraux dans la main, et il eut raison, car il se transforma pour l'éternité et d'avantage en applique de bronze, ce qui lui permit de rester en ces lieux toujours, toujours et toujours.

Cette fois on attendit trois mille ans, et la Bois Dormant sous les apparences d'une jeune dame, était bien vieille au-dedans, bien vieille.

Elle s'était résolue dans ses trois millions de rêves de Bois Dormant, à ne jamais se réveiller, à rester toujours ainsi, allongée, immobile, statufiée, un peu morte, mais pas tout à fait.

Mais dans le Bois Enchanté, les Rochers s'étaient poussés, et les ronces s'étaient peignées, les branches s'étaient écartées tendrement, et la haute herbe elle-même se couchait.

Un gros crapaud avançait.

Il portait comme des bijoux, de magnifiques yeux doux et dorés !

Quand je dis gros, il était très bien proportionné, mais il était immense, pour un crapaud, s'entend.

Il faisait Bom-Floc en avançant, exactement ainsi, Bom-Floc ! Bom-Floc.

Et en faisant Bom-floc il parvint jusqu'à la chambre.

Il vit la Bois Dormant et pour dire la vérité, elle était un peu ridée et des plis amers marquaient sa bouche.

Mais il la trouva très belle ainsi, se disant que pour un crapaud, cette vieille Bois Dormant irait très bien. Très bien !

Dans son rêve la Bois Dormant voyait arriver le plus joli, le plus aimable Crapaud du monde, un crapaud étincelant, cuivré et racé, un crapaud dont on ne pouvait que tomber amoureuse, ce qu'elle s'empressa de faire.

Le crapaud vint se placer à côté du lit, et la regardant, il lui dit :

-Chère Bois Dormant, je vous embrasserai dans six mois, le temps que vous preniez l'habitude de moi.

La Bois Dormant pensa :

-Quelle Casserole ! Car chaque fois qu'elle allait dire un gros mot, elle disait Casserole.

Comme elle faisait semblant de dormir elle fit semblant de dire dans son rêve :

-Non ! Non !

-Quoi ? dit le crapaud tout surpris. Est-ce que les Bois Dormant sont censées parler dans leurs rêves ?

-Le règlement veut que vous embrassiez tout de suite, murmura la Bois Dormant.

Il la regarda attentivement, se demanda si on le jouait, mais il ne remarqua rien, (ceci s'explique car il était un Crapaud très gentil), car il pensait que les Bois Dormant ne pouvaient pas faire semblant de dormir.

Et puisqu'elle le voulait, il l'embrassa.

Ce baiser, fut le plus timide et le plus doux baiser du monde, et pendant que le Crapaud embrassait la Bois Dormant, le château entier se réveillait, et on commençait à sentir des pâtisseries cuire dans les grands fours de la cuisine.

(Ce fut en effet un très long baiser.)(on eut même le temps de faire du pain !)

Alors la Bois Dormant un peu chiffonnée s'assit sur le lit, et regarda la Prince assis à côté d'elle et c'était un superbe Prince Charmant, avec le pourpoint brodé et la culotte bouffante, et tout ce qu'il fallait, et c'était très amusant parce qu'il pensait toujours être un crapaud, alors il ne bougeait pas, de peur qu'elle lui dise de d'en aller, on ne sait jamais avec les femmes, mais elle souriait. Il en fut très content.

Bon pour dire la vérité, il avait pris son temps pour venir, il s'était même un peu égaré dans les meules de paille avec d'accortes damoiselles, et un peu dans les fourrées avec de galantes dames, c'était un si joli crapaud, mais comment pouvait il savoir, le pauvre, qu'il était destiné à la toute vieille Bois Dormant ? Les fées décidèrent d'oublier. Et les petites rides qu'il avait au coin des yeux allaient très bien avec celles de la Bois Dormant.

Alors il lui prit la main et ils sortirent de la Chambre enchantée, pourtant il dit quand même

-C 'est un peu en désordre ici, il faudra ranger !mais il le dit tendrement alors elle ne répliqua pas, c'est pas si mal un Prince Charmant Ordonné.

Elle alla à la Grand Salle et décrocha du Haut Mur, trois clefs, qu'elle regarda tout d'un coup perplexe, affolée.

Il l'interrogea des yeux et elle répondit confuse :

-J'ai là entre les mains trois clefs, celle du royaume, celle de mon cœur et celle de ...

-Celle de...

-De ma ceinture de chasteté !!Elle le dit en murmurant toute gênée.

-Et alors ?

-Je les ai mélangées, et je ne sais plus ...Les quelles c'est !

Le Prince , bon prince, rit, et lui dit :

-Ah !Ah !Ah ! Il faudra toutes les essayer.

Alors tout le monde rit avec eux.

Ils ne se marièrent pas, n'eurent pas d'enfant, s'occupèrent quelquefois de ceux des autres, mais se firent surtout mille bisous et mille caresses car ils avaient presque cinq mille ans à rattraper.Une dernière chose, ce Prince adorait franchir les ruisseaux avec la Bois Dormant dans les bras, même si cela était très fatigant parce qu'en dormant, elle avait un peu engraissé, mais ce n' était pas si grave, elle adorait être portée.

 

Vous devez être connecté pour poster un commentaire