la cruche d'eau

Message de Marie Hélène :

Marie Madeleine la pécheresse et la pauvre nouille qui nourrit et abreuve tout le monde.
Cette parabole m'a toujours, depuis toute petite fait réagir.
je l'ai réécrite et la dédie à toutes les femmes, qui lavent repassent font à manger, pendant que leurs maris regardent une blonde qui passe.
je ris !
je suis blonde, mais je lave aussi, je repasse aussi, cependant je vous l'avoue, mon mari est devenu très sage depuis qu'il a peur que je dise le contraire dans un de mes livres.
Avec toute mon affection, à vous toutes.



La journée avait été particulièrement chaude.
Ses yeux, brûlés par 
la lumière et la sueur, qui coulait de son front, étaient rouges et enflammés.
L'air vibra
it au dessus des maisons plates et blanches.

Elle rentrait du puit 
lourdement chargée de deux grandes jarres.
L
'une était calée sur le coussinet qu'elle portait sur le front, l'autre reposant sur la hanche, elle peinait.
El
le sentait la morsure des rayons du soleil sur sa nuque bien que le soir s'annonce.
Ses pi
eds enflés, étaient blessés par la lanière mouillée des sandales.

D
errière elle, dans la poussière sèche, suivait un petit garçon tenu en main par sa sœur, à peine plus âgée que lui.
Chacun des enfants 
portait un panier plein, et tous trois peinaient pareillement.

Ils 
passèrent devant une maison à la façade lépreuse, qui n'avait pas été chaulée depuis longtemps. A ses fenêtres voletaient des tissus de couleur vive.
Une fem
me se tenait adossée à l'embrasure de la porte, dévêtue plutôt que vêtue, de lambeaux de voiles ocrés et diffus. Son cou était cerclé d'un lourd collier d'or mat incrusté de cabochons de pierre à peine taillés, et ses doigts pareillement se paraient de joyaux. Agressifs !
La femme suivit Rach
el des yeux, avec un sourire ironique, qui se teinta d'envie quand son regard se porta sur les enfants.
-Alors,
 Rachel, toujours à trimer comme une bête, pendant que ton bon à rien de mari se prélasse avec ses amis.
Rachel
 ne répondit pas et passa en redressant la tête.
-Vas-y, Rachel, re
dresse la bien ta petite tête prétentieuse. J'aime mieux ma place que la tienne, va !
U
n bœuf sous le joug est mieux traité que toi.
-J'ai au moins deux 
choses que tu n'as pas Madeleine, mon honneur et mes enfants !
-Ah
 oui, la belle affaire ! Il te sert à quoi ton honneur, pendant que ta peau flétrit, que ton ventre ramollit et que tes seins commencent à tomber. Tu y penses, à l'honneur, quand Simon te grimpe dessus chaque fois qu'il décide de faire un fils
Il n'est pas joli à
 voir, va, ton honneur !
Rachel piquée au vif
 se retourna vivement mais dans son mouvement, la cruche qu'elle portait sur la hanche glissa, tomba et se brisa.
-Ah ! Rachel ! Tu va
s goûter au bâton, c'est moi qui te le dis !
Les petits effrayés re
gardaient leur mère avec angoisse. Ils sont trop avancés et il est trop tard pour retourner au puits. le père va rentrer.
-Venez mes e
nfants, dit leur mère avec lassitude. Et elle reprit sa marche épuisée dans la poussièrerousse du soir.




La braise était encore
 chaude et elle n'eut pas trop de peine à raviver le feu.
Pour conf
ectionner le dîner elle économisa l'eau et demanda aux enfants d'utiliser, pour se débarbouiller, le même coin de linge humide.
Chaque 
pas lui était souffrance, tant la fatigue pesait sur elle. Elle plaça le lait caillé, le pain, les olives et les oignons sur la table, tandis que la viande de mouton rôtissait sur le foyer.
Enfin elle s'a
ssit.

Elle regarda ses
 mains avec accablement. Ses doigts étaient enflés et durcis, plein de cales. Ayant alluméles lampes à huile, elle retroussa sa robe de toile sur ses jambes.
Qu'elles étaient laid
es ses jambes ! Informes et noueuses, avec de gros genoux recouverts d'un cuir épais et craquelé. Elle avait raison Madeleine, il était cher payé, son honneur !

En entendant les p
as dans le sable au dehors elle se précipita devant la porte.
Pourv
u qu'ils ne se rendent compte de rien !
Demai
n elle irait racheter une autre jarre, elle se débrouillerait, elle s'était toujours débrouillée...
Les deux fils
 aînés entrèrent les premiers. Ils sentaient l'animal. Ils gardaient les moutons et les chèvres, parce qu'ils n'avaient jamais manifesté beaucoup d'assiduité aux études. Leur jeune frère plus doué avaitmieux réussi et aidait, lui, leur père dans son commerce ou il excellait au point que Simon délaissait de plus en plus l'échoppe pour les discussions dans les lieux publics ou il s'échauffait en compagnie d'amis aussi bavards que lui.
Ils pénétrèr
ent bruyamment dans la pièce sans un regard pour leur mère.
-Femme, 
donne-nous l'eau, nous avons faim, nous voulons faire nos ablutions.
Elle passa une jatte 
de terre et un linge et tout se passa bien jusqu'au troisième fils.
Celui là trouva l'eau 
de l'écuelle sale et voulut qu'elle soit remplacée.
Il était le fil
s préféré, et il n'avait pas l'habitude qu'on lui résiste. Son vêtement était de toile fine et ses sandales s'ajustaient souplement à ses pieds.
-Mère, dit il
 d'un ton hautain, tu ne prétends pas me faire laver dans cette eau impure ?
Ses manières 
abruptes dénotaient son irritation.
Au moment
 où elle allait répondre, le petit s'avança.
-Je suis coupable mon frère, car j'ai cassé la cruche en rentrant du puits !
Le fils trois
ième se retourna vers sa mère avec colère.
-F
emme, tu t'es déchargé de ton travail sur cet enfant, et tu pensais ainsi te décharger de tes responsabilités. Notre père en sera averti dès son retour.
-Je n
e pensais rien, murmura Rachel accablée, mais personne ne l'écouta, sauf le petit garçon.
Les trois hommes s'attablèrent mais ils ne mangèrent pas, ils attendaient leur père.
Des v
oix se firent à nouveau entendre. Tous se regardaient étonnés. Ils arrivait un visiteur. 
Simon pénétra dans la maison en soulevant la toile brune qui masquait la porte. Il était suivi d'un homme jeune, barbu, aux cheveux longs, pieds nus et revêtu d'une simple tunique de lin qui avait dû être blanche.
-Encore un 
miséreux qu'il a rencontré devant une cruche de vin ! pensa Rachel excédée.
-Femme ! Porte
s nous de l'eau !
Elle 
lui tint ainsi qu'à son invité, une écuelle propre dans laquelle elle avait mêlée l'eau usée et l'eau propre. Il ne s'aperçut de rien, mais son invité par contre, nota la couleur douteuse du liquide et lança à l'épouse un regard significatif, qu'il n'accompagna pourtant d'aucun commentaire.
Si
mon le plaça à sa droite et fit pour cela bouger son fils troisième, dont c'était la place attitrée. Il nota laqualité des mets offerts sur la table, et en fut mécontent.
-Sommes 
nous pauvres mon épouse que tu n'aies que cette pauvre nourriture à offrir à notre invité ?
-Je t'en demande par
don, Simon, mais je n'imaginais pas que tu rentrais accompagné ce soir !
-Tu n'as pas à pe
nser, va, lève toi et trouve vite de quoi faire Honneur à notre Hôte.
Tandis que ses pieds
 gourds la traînaient vers le foyer elle se disait qu'elle s'en fichait bien, de faire honneur à l'hôte .Elle avait faim, soif, et même se serait couchée sans manger, à même le sol comme une bête.
L'invi
té semblait jouir de la part du maître de la plus haute considération.
Il mangeait peu, pa
rlait peu, avait des gestes graves et lents et posait sur chacun un regard perçant et réfléchi.
Les deux aînés bâ
fraient avec inquiétude, déstabilisés par une ambiance qui ne leur était pas familière. Lefils troisième était extrêmement contrarié. Son père accordait une importance démesurée à ce va-nu-pieds, ce loqueteux qui prêchait en place publique...Comment s'appelait-il déjà ?
Ah oui ! Jésus !
Un 
fauteur de troubles notoire, qui traînait derrière lui une foule de miséreux.
On entendit 
gratter à la porte et chacun regarda l'autre, interrogatif. Encore un invité ?
L'homme, Jé
sus, dit :
-Allez ouvri
r, c'est pour moi !
Rac
hel commençait à le haïr, l'invité de Simon. Il se croyait chez lui, celui là !
Elle se tr
aîna néanmoins jusqu'à la porte et ouvrit.
De
rrière la tenture se tenait Madeleine la prostituée, à genoux.
Sous
 un épais voile noir elle portait une robe noire sans aucun ornement. Ni collier, ni bijoux, et ses cheveux dénoués se répandaient autour d'elle.
Rien à voir 
avec l'arrogante créature croisée le matin même.
Rachel eut un mouv
ement de recul et de dégoût, et elle s'apprêtait à refermer la porte sur la créature.
-Lai
sse, celle-ci est mon invitée, dit Jésus !
Ma
deleine se leva d'un bond et, bousculant Rachel elle se précipita sur l'homme à tunique blanche.
Simon et ses fil
s n'avaient pas dit un mot, stupéfaits qu'ils étaient par la tournure des évènements.
Made
leine arrosait les pieds de Jésus, de larmes abondantes et lui les enveloppait de ses cheveux dont elle se servait comme d'une serviette. Gémissant et criant, elle embrassait les orteils avec déférence, et recommençait .Enfin elle tira de son vêtement un flacon d'albâtre et parfuma les extrémités avec l'intégralité du liquide, qui coulait du flacon. Pour dire la vérité le parfum huileux traçait des sillons dans le noir de la poussière des routes accumulée depuis longtemps et que ni les larmes, si abondantes soient elles ni les cheveux, n'avaient pu efficacement nettoyer.
L'odeur
 violente du patchouli et du musc se répandit dans la pièce trop petite et surchauffée.
-La
 viande sera immangeable contaminée par cette odeur ! pensa Rachel, et de fait le parfum semélangeait désagréablement avec celle des ovins , des oignons de la sueur des corps mal lavés, de l'huile des lampes, des épices et de la chair cuite. L'air devenait épais, irrespirable !
Les hommes s'
agitaient gênés.
Le fil
s aîné l'avait eu l'avant-veille , Madeleine , contre une belle pièce de bronze, qu'il avait soustraite à l'attention paternelle et des images sales lui virent en mémoire à la vue du visage extasié et haletant.
Le fils second
 l'avait de même couchée sous lui, la pute, dans sa maison lépreuse et la soirée avait étébelle. Ils avaient bu, mangé et les femmes nues et excitées avaient dansé. Elle avait la poitrine lourde et grasse, Madeleine et qui bougeait bien.
Instincti
vement, il porta la main à ses narines comme si l'odeur du sexe de la femme s'y trouvait encore. Honteux, il essuya sa main à sa tunique et regarda autour de lui pour voir si on l'avait vu.
Etait-il stu
pide ! On ne pouvait pas lire dans ses pensées.
Il croisa cependant 
les yeux clairs de l'étranger qui semblaient plonger en lui.
Simon 
regardait Madeleine et Rachel. 
Comme cette d
ernière semblait vieille et fatiguée. 
Lasse 
elle préparait dans un coin des nourritures supplémentaires, et il distinguait à la faveur de la lueur tremblante du foyer les crispations involontaires de sa bouche, pleine de ressentiment.
Pourtant ils
 étaient beaux et bien portants, les fils qu'elle lui avait donnés et jamais elle ne lui avait fait défaut durant toutes ces années de vie commune.
Il regarda
 la femme aux pieds de Jésus avec dégoût. Si vraiment celui-ci était ce qu'on disait, un prophète, supporterait il cela? Il saurait que cette femme qui le touche est ce qu'elle est : une pécheresse ! Il se sentirait impur de ce simple contact.
Rac
hel porta sur la table trois nouvelles jattes pleines, mais tous les mets étaient imprégnés de l'odeur puissante du musc et du patchouli.
Jésus repoussa les n
ourritures tandis que Rachel s'asseyait épuisée.
-Simon, j'ai quelq
ue chose à te dire !
-P
arle, Maître, répondit-il !
-Un créancier ava
it deux débiteurs, l'un lui devait cinq cent pièces d'argent, l'autre cinquante.
Comme ils
 n'avaient pas de quoi le rembourser, il fit grâce de leurs dettes à tous les deux. Lequel des deux l'aimera le plus.
Simon répondit
-J
e pense que c'est celui qui a fait la grâce de la plus grande dette.
Jésus lui dit 
-tu as
 bien jugé. Et se tournant vers Rachel, il dit encore à Simon
-Tu vo
is cette femme? Je suis entré dans ta maison, elle ne m'a pas versé d'eau sur les pieds, mais elle l'impure, a baigné mes pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux .Elle n'a pas répandu d'huile odorante sur ma tête, mais celle-ci a répandu du parfum sur les pieds. Si je déclare que ses péchés si nombreux ont été pardonnés, c'est parce qu'elle a montré beaucoup d'amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d'amour. 
Il dit à Made
leine
-Va en paix, tes 
péchés sont pardonnés.
Madeleine se releva et
 triomphante elle quitta le toit de Simon.
To
utes les humiliations, toutes les souffrances, tous les renoncements de la vie de Rachel lui remontèrent à la gorge comme une mauvaise bile.
-Ah oui ! Va en 
paix pécheresse !hurla-t-elle à la porte qui venait de se refermer. Va en paix, ta journée est bien gagnée ! Toi, l'homme, Jésus comme on t'appelle, tu as mangé les plats que j'ai préparés, tu t'es lavédans l'eau que j'ai transporté et ma jarre fut bien plus lourde que ce flacon d'albâtre. Mes membres sont gourds, mes pieds saignent et
pourtant je suis rest
ée debout, pour proposer à ton appétit des mets supplémentaires. Et tu me dis que je ne t'aime pas assez ? Mais de quelle sorte de comptabilité est faite ton amour ? Qui es tu pour juger et dire qui aime assez et qui n'aime pas ?
Chaque pas chargé 
que je suis comme une bête, est un acte d'amour, chaque légume arraché, lavé, préparé, est un acte d'amour. Chaque vêtement lavé, ravaudé, chaque parcelle de mon jardin , de ma maison nettoyée est un acte d'amour.
J'ai subi l
e destin que Dieu m'a attribué sans me rebeller. Je suis vieille et fanée, mon ventre se plisse, mes seins s'effondrent, et la peau de mes bras pend, sans que je sache si jamais j'ai été aimée.
Elle rega
rda Simon :
-Non, je n
e le sais pas !
Ma vie 
entière que le soleil brûle ou que les pierres gèlent et se fendent a été guidée par mon devoir et mon amour de Dieu.
Et toi l'étranger
, le vagabond, le révolutionnaire, tu viens chez moi, manger mon pain, boire mon eau, prendre mon sel pour me dire, que je ne t'aime pas assez.
J'ignore Jésus
, si à Dieu je dois cinquante ou cinq cent pièces d'argent, mais je sais, au plus profond de moi que Dieu n'est pas plus comptable que moi.
Va l'homme, pars 
au loin, levez vous tous deux et Simon avec toi, puisqu'il te croit. Laissez la vieille Rachel seule...
Simon se 
leva furieux.
-Femme t
ais-toi, tu vas trop loin ! Où est le respect que tu dois à ton Maître et à son invité !
I
l s'apprêta à frapper Rachel, mais le fils aîné qui trouvait que sa mère n'avait pas complètement tort, s'interposa entre le bras levé et la vieille femme. Simon abaissa lentement la main, se tourna vers Jésus et tous deux se tournèrent lentement vers la porte.
-Je pars 
! dit il.
-Que ton Die
u soit avec toi, jeta Rachel
-Il l'est répond
it-il, et ils sortirent.
Elle s'affala à bout

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