Nom de Moi

Il est absolument seul, recroquevillé sur lui-même dans son lit Arctique, vieil enfant à qui ses os refusent la position fœtale, il est absolument seul, parce qu’il en a décidé ainsi.

Je le sais, je suis Dieu. Non, ne riez pas, ne hochez pas la tête avec commisération, je suis vraiment Dieu. La preuve, je sais qui vous êtes : tenez, vous ! Vous lisez un livre. Vous avez sur le visage cette attente gourmande et cette peur d’être déçu, d’avoir jeté vos euros dans la poubelle, en découvrant les premières pages. Je ne me trompe pas ? Hein ? Vous êtes en train de vous dire que le jour où Dieu prendra la parole, il sera moins discret, on l’entendra tonner, il y aura des éclairs, ce genre de cinéma pour Oscars, qui signent les vraies stars. Là, comme retour sur scène, c’est trop discret. Donc  je ne peux fatalement pas être Dieu. D’ailleurs je vous vois pouffer.

Vous vous trompez. Sur tout. Après ma sortie de scène fracassante, faire mon coming back avec bruit  ça me donnerait un peu trop l’impression d’être Jonhy Halliday ou Céline Dion. Nom de Moi ! Déjà que j’ai ma photo presque nu qui s’étale partout dans le monde,  comprenez moi, ma discrétion est la preuve que c’est bien moi. Mais là n’est pas le sujet, on parlait de Lui. Il est seul, alors que j’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’il n’en soit pas ainsi. Il ne croit pas en moi. Attention, je ne dis pas que le déni qu’il a de moi est la cause de sa solitude, non, je dis qu’avec lui,  je suis resté impuissant. Je sens le doute remonter en vous, et à ce doute, deux causes : d’abord si je suis Dieu, je ne suis pas impuissant, ensuite, je n’ai pas le temps d’aller m’occuper comme ça d’un petit vieux tout seul sur un grabat dans un chambre minable…  J’ai des soucis d’une autre taille, la faim dans le monde, la planète qui mettra bientôt autant de temps à se détruire que je n’ai mis à la construire, le Darfour, les femmes battues, Jamila Belkacen[1], Maxime Brunerie[2], le travail ne manque pas. Mais il arrive que je me repose. Par exemple, quand Ingrid Betancourt est rentrée chez elle, je me souviens, ce jour-là, j’ai regardé par la fenêtre et j’ai soupiré. C’est là que je l’ai vu.

Il s’était trainé devant son réchaud à gaz et il avait mis dans une casserole d’eau, une boite de choucroute périmée, qu’il réchauffait au bain-marie.  Bien sûr, il en serait mort, de cette choucroute, alors j’ai fait mon job, j’ai fait tomber le réchaud, la choucroute a explosé au sol. Avec l’eau, rien à en tirer. Il a crié : « -Nom de Dieu ! » j’ai cru qu’il me disait « merci ! », mais ensuite il a ajouté : « Putain de bordel de merde, saloperie de vie ! ».  J’ai compris qu’il n’était pas content. Comme je n’étais pas sur place pour multiplier les petits pains et les poissons, je me suis senti coupable. C’est compliqué une culpabilité divine,  parce que si je remplace sa boite de choucroute, il faut, pour être juste, que je remplace toutes les boites de choucroute ; mais le coup de la multiplication des boites de choucroutes, je ne le sens pas trop…Je suis juste, c’est ce qu’on dit.

 

A suivre



[1] Empoisonneuse

[2]A tenté d’empoisonner J. Chirac

Vous devez être connecté pour poster un commentaire