Pensée de Paolina sur les bananes

Il est certain qu’il eût été malséant que je ne commence cette rubrique sans préalablement me présenter. Née sous x et déposée à l’orphelinat Sainte Poubelle à ma naissance, je survécus pourtant jusqu’au réveillon 2007 où les joyeux bruits faits par l’installation d’une bande de copains m’attirèrent. Je compris rapidement qu’ils partageaient entre autres, le goût de la littérature, des soirées entre amis, et des vins fins. J’espérais qu’en ces jours de liesse, mes jours de misère prennent fin. J’avoue, je le peux aujourd’hui, il y a prescription, je tombais amoureuse du moustachu, mais le coup de foudre fut plutôt modéré de son côté et c’est finalement Marie-Hélène qui m’emporta. Mon nom, Paolina me fut donné par Orsi, qui en fait grand usage dans ses romans- Je tiens à préciser qu’à ce jour on a fait définitivement de moi une demoiselle. Ainsi va de l’inconséquence des hommes ! L’esprit m’est venu tôt, mais j’ai tout aussi vite compris que ma patronne ressentirait un léger désarroi à ce que je possédas plus de vocabulaire et de grammaire qu’elle, ne parlons pas même des idées ! Je lui cachais donc sagement que j’étais surdouée. Nul ne peut cependant parvenir à décrocher la banane du bananier quand il n’a pas d’échelle, et qu’il ne sait pas grimper aux arbres, j’ai donc besoin de vous pour ma première enquête : voilà de quoi il retourne. 

Je me cachais hier soir, pour finir un chapitre d’un homme qui m’est fort sympathique car je trouve qu’il me ressemble fort, de visage tout au moins : Sartre. Il dit dans « l’être et le néant » que les apparitions  qui manifestent l’existant ne sont ni intérieures, ni extérieures, elles se valent toutes. Je me précipitais sur Nietzsche et découvris avec horreur que lui aussi, dénonçait l’illusion de l’arrière monde. Mais alors, si l’être d’un existant est ce qu’il paraît, alors je suis réfutée, niée, annulée. Car mon apparence, disons le tout net est celui d’une grosse chienne jaune recouverte par endroits d’ératiques et très longs poils noirs (un peu comme ceux d’une épilation ratée chez une vieille rombière) je suis fessue, barbue, j’ai vraiment un très gros cul que je dandine ridiculement, je possède ce qu’il est convenu d’appeler trois doubles mentons, et de gros yeux globuleux. En clair, rien, mais alors rien, n’indique en moi le génie, le philosophe, la lumière existentielle que je suis en réalité. Je pleurais des larmes amères. J’ai donc creusé un trou, enterré le néfaste, pissé dessus. Il y poussera peut-être …des nèfles ! Allez savoir ! Heureusement mon pote Marcus Aurelius  Antonus se pencha par-dessus mon épaule. Ah ! douceur de l’équilibre, voilà ce qu’il me répondit :

« Dès l’aurore, dis-toi d’avance : je rencontrerai un indiscret, un ingrat, un insolent, un fourbe, un envieux, un égoïste. Tous les vices ont été causés en eux par l’ignorance des biens et des maux. Mais moi, ayant observé que la nature du bien, c’est le beau, et que celle du mal, c’est le honteux, et que la nature du pêcheur lui-même est d’être mon parent, qui participe non du même sang ou de la même semence, mais de l’intelligence et d’une parcelle de la divinité, je ne puis subir un dommage d’aucun d’entre eux, car ils ne sauraient me couvrir de honte. Je ne puis non plus me fâcher contre mon parent et le haïr car nous sommes faits pour coopérer. »

-Oui ! ais je répondu, mais toi, tu n’avais pas de gueule de chien , pour recouvrir tout ce génie…

Voilà où j’en suis de ces tristes pensées, mon  enquête piétine… Qui me portera l’échelle ?

- De quoi te plains-tu ? La divinité t'a donné ce qu'elle avait de plus grand, de plus noble, de plus royal et de plus divin, le pouvoir de faire un bon usage de tes opinions, et de trouver en toi-même tes véritables biens. Que veux-tu de plus ? Sois donc content, remercie un si bon père, et ne cesse jamais de le prier.

C’est ce que répondit Epictète à mon chagrin

Fi-donc de l’opinion que les autres ont de moi, puisque j’ai en moi-même de quoi trouver mes propres solutions. Je lui rétorquais cependant qu’un monde dont je serai le début le milieu et la fin risquait de me sembler vide, à la longue, et que je m’y sentirai bien seul. Ma nature joueuse et conviviale risquant de trouver morne les journées, 

 -Que tu es aveugle et injuste ! Tu peux ne dépendre que de toi seul, et tu veux dépendre d'un million de choses qui te sont étrangères, et qui toutes t'éloignent de ton véritable bien.

Me rétorqua-t-il vertement. Puis il disparut, ce qui est encore le meilleur moyen d’avoir le mot de la fin.

Reconnaissez qu’à ma place, vous en seriez perplexe, vous aussi!

J’ai donc étendu ma tête lasse sur mes pattes et j’ai pensé à tous mes problèmes.

Je ne parle même pas des bananes que je trouverais jamais le moyen d’atteindre, je m’étendrai juste ici sur un problème récent de nuisance de voisinage qui me perturbe de plus en plus: la chèvre.

Depuis que je suis arrivée dans la maison, j’ai compris deux ou trois usages de politesse minimum, dont l’un est par exemple d’éviter de pisser sur ce qui peut se manger. Que ce soit dans la maison ou dehors. Dedans, c’est facile, mes maîtres n’étant pas japonais rien n’est à ma portée. Dehors par contre, c’est plus compliqué, parce qu’il y a les plate bandes de plantes aromatiques, les plans de tomates, les boutures de ceci et les résurgences de cela. Je ne me vexe pas facilement, mais je vous assure que faire mes petites affaires demande un diplôme d’état dans ce lieu-là. Or depuis quelques jours le tranquille fouillis de plantes maîtresses est mis à mal par une gigantesque, une énorme chèvre, qui n’a peur de rien, qui dévore tout, qui pisse elle sans autorisation et je ne vous parle pas du reste. Vous me direz, quel est ton problème à toi, tu ne manges ni thym, ni tomate, si ?

Mon problème c’est qu’on m’ordonne de courir sus à la chèvre, à grands renforts de cris et de hurlements :- Paolina, chasse la chèvre, attrape la chèvre…

Oui, d’accord, enfin d’accord, sur le fond, mais sur la forme elle est grosse, très grosse, la chèvre, et moi  elle me fait peur, alors trouvez quelqu’un d’autre, je passe mon tour. J’ai filé dans mon panier et j’ai mis mon coussin sur ma tête.

Mon maître m’a planté le coup fatal, voilà ce qu’il a dit : -Ce n’est pas Paolina qu’on aurait dû t’appeler, c’est Brutus, tu seras du genre à planter la dernière dent dans le cadavre, mais tu ne feras rien avant, tu quoque, non tu ante ! en plus ma grosse tu es sexy comme une horloge suisse.

Encore un qui n’a rien vu de mon génie interne, Epictète, revient dans cent ans, et trouve un autre client, avec moi c’est raté. 

C’est à ce moment là que la banane mûre s’est écrasée sur ma tête.

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