U fucaré

                                                                       

 


Les feux de la St-Jean. Ah ! quels souvenirs magnifiques !
Nous commencions, petits et grands, à charrier toute sortes d'objets hétéroclites pour alimenter notre "foucaré" de Terranova, près de deux mois à l"avance, soit début mai.
Nous le souhaitions le plus grand, le plus beau de tous. Les plus renommés étaient ceux d' "A Marina", du "Merca", de "San Ghjisè"...
En règle générale, nous nous déplacions en "bandes" pour mieux marquer notre passage et donner une impression de force.
Nous nous proposions de "rendre service" aux gens en vidant caves, greniers ou tout autre entrepôt susceptible d'avoir de la matière à brûler : sommiers usagés où pointaient des ressorts, meubles bancals, chaises boiteuses ne comportant que deux ou trois pieds, caissons troués, tables cassées, pneus lisses... et une multitude d'autres objets. Nous étions preneur de tout ce qui brûlait, de préférence en bois. Ce "modus vivendi" arrangeait tout le monde.
Un jour, nous faisions le forcing au Monoprix, situé à l'époque sur le boulevard (A traversa). Quand on nous donna enfin l'ordre de ramasser tous les cartons vides, un, plus lourd que les autres, contenait, à notre grande joie, plusieurs tablettes de chocolat. Le partage ne tardait pas. Hélas, il s'agissait de denrées périmées qui nous occasionnèrent des maux de ventre terribles.
Nous stockions minutieusement notre "trésor" à proximité, dans un vieil immeuble en ruines appelé "A casaccia" (qui a été rasé depuis) vide de tout occupant. Cette précaution nous évitait de nous faire brûler notre "fougaré" bien avant l'heure par les enfants de Terravecchia comme cela avait été le cas une fois. Je passerai leur nom sous silence mais ils se reconnaîtront s'ils lisent ces lignes et doivent savoir que nous nous sommes vengés depuis.
Le soir, nous faisions le gué devant l'immeuble. Nous commencions à déballer notre butin seulement trois jours avant le 24 juin. Un travail de titan. On déposait les plus grosses "prises" sur le sol, en formant un grand cercle. Puis, au fur et à mesure on entassait par-dessus les objets plus petits. Le tout formait une pyramide impressionnante de plusieurs mètres de hauteur.
Une dame du quartier, une couturière, Angela Cavatta, certainement un surnom, était préposée à confectionner "tumaginu", un personnage fait de chiffons qu'elle habillait savamment bien. Il était assis sur une chaise et nous le promenions une semaine avant le feu dans toute la ville. Un jour, les gars de la Marine nous l'avaient jeté à l'eau.
Le jour J, le 24 au soir, les plus habiles d'entre-nous plaçaient "tumaginu" tout en haut du "fougaré". Exercice plus que périlleux qui consistait à grimper sur tous les objets jusqu'à atteindre le haut de la pyramide. "Tumaginu" vivait ses dernières heures. Ce dernier jour était aussi le moment où nous préparions des lances avec des manches de balai se terminant par des chiffons maintenus par du fil de fer.
Quand les neufs coups de cloche de Saint-Jean sonnèrent, nous étions une bonne vingtaine, entourant notre "fougaré" que nos lances allumées avaient tôt fait d'embraser.
"Tumaginu", pris dans les flammes ne tarda pas à vaciller et disparaître. Une chaleur intense nous obligeait à reculer de plusieurs mètres. Dans les immeubles environnants, les riverains inondaient leur balcon à grande eau et se barricadaient, de peur que le feu ne pénètre chez eux.
Nous restions jusqu'aux dernières flammèches, tard dans la nuit.
Le "fugaré" avait vécu.

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