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Comme mon professeur de cette année est serin !
Il sort de l’École normale, il est jeune, un peu chauve, porte des pantalons à sous-pieds et fait une traduction de Pindare. Il dit arakné pour araignée, et quand je me baisse pour rentrer mes lacets dans mes souliers, il me crie : « Ne portez pas vos extrémités digitales à vos cothurnes. » De beaux cothurnes, vrai, avec des caillots de crottes et des dorures de fumier.
Je vais toujours rôder dans une écurie, qui est près de chez nous, et où je connais des palefreniers, avant d’entrer en classe, et je n’ai pas seulement du crottin aux pieds, j’en dois avoir aussi dans mes livres.
Il dit cothurnes et arakné avec un bout de sourire, pour qu’on ne se moque pas trop de lui, mais il y croit au fond, cela se voit, il aime ces allusions antiques, je le sais (imité de Bossuet).
Il m’aime, parce que je trousse bien le vers latin :
« Quelle imagination il a, et quelle facilité ! Minerve est sa marraine !
– Tante Agnès, dit ma mère.
– Tantagnès, Tantagnétos, Tantagnététon.
– Vous dites, fait madame Vingtras, qui semble effrayée par une de ces consonnances, et a rougi du génitif pluriel !
– Quelle imagination ! » répète le professeur pour se sauver.
Et je laisse dire que je suis intelligent, que j’ai des moyens.
JE N’EN AI PAS !
On nous a donné l’autre jour comme sujet, – « Thémistocle haranguant les Grecs. » Je n’ai rien trouvé, rien, rien !
« J’espère que voilà un beau sujet, hé ! » a dit le professeur en se passant la langue sur les lèvres, – une langue jaune, des lèvres crottées.
C’est un beau sujet certainement, et, bien sûr, dans les petits collèges, on n’en donne pas de comme ça ; il n’y a que dans les collèges royaux, et quand on a des élèves comme moi.
Qu’est-ce que je vais donc bien dire ?
« Mettez-vous à la place de Thémistocle. »
Ils me disent toujours qu’il faut se mettre à la place de celui-ci, de celui-là, – avec le nez coupé comme Zopyre ? avec le poignet rôti comme Scévola ?
C’est toujours des généraux, des rois, des reines !
Mais j’ai quatorze ans, je ne sais pas ce qu’il faut faire dire à Annibal, à Caracalla, ni à Torquatus, non plus !
Non, je ne le sais pas !
Je cherche aux adverbes, et aux adjectifs du Gradus, et je ne fais que copier ce que je trouve dans l’Alexandre.
Mon père l’ignore, je n’ai pas osé l’avouer.
Mais lui, lui-même ! (oh ! je vends un secret de famille !) j’ai vu que ses exercices à lui, pour l’agrégation étaient faits aussi de pièces et de morceaux. – Sommes-nous une famille de crétins ?...
Quelquefois il compose un discours où il faut faire parler une femme. – Les plaintes d’Agrippine, Aspasie à Socrate, Julie à Ovide.
Je le vois qui se gratte le front, et il touche sa barbe avec horreur ; – il est Agrippinus, Aspasios, il n’est pas Aspasie, il n’est pas Agrippine, – il se tord les poils et se les mord, désespéré !
Je sens toute l’infériorité de ma nature, et j’en souffre beaucoup.
Je souffre de me voir accablé d’éloges que je ne mérite pas, on me prend pour un fort, je ne suis qu’un simple filou. Je vole à droite, à gauche, je ramasse des rejets au coin des livres. Je suis même malhonnête quelquefois. J’ai besoin d’une épithète ; peu m’importe de sacrifier la vérité ! Je prends dans le dictionnaire le mot qui fait l’affaire, quand même il dirait le contraire de ce que je voulais dire. Je perds la notion juste ! Il me faut mon spondée ou mon dactyle, tant pis ! – la qualité n’est rien, c’est la quantité qui est tout.
Il faut toujours être près du Janicule avec eux.
Je ne puis cependant pas me figurer que je suis un Latin.
Je ne puis pas !
Ce n’est pas dans les latrines de Vitellius que je vais, quand je sors de la classe. Je n’ai pas été en Grèce non plus ! Ce ne sont pas les lauriers de Miltiade qui me gênent, c’est l’oignon qui me fait du mal. Je me vante dans mes narrations de blessures que j’ai reçues par devant, adverso pectore ; j’en ai bien reçu quelques-unes par derrière.
« Vous peindrez la vie romaine comme ci, comme ça… »
Je ne sais pas comment on vivait, moi ! Je fais la vaisselle, je reçois des coups, j’ai des bretelles, je m’ennuie pas mal ; mais je ne connais pas d’autre consul que mon père, qui a une grosse cravate et des bottes ressemelées ; et en fait de vieille femme (anus), la mère Gratteloux qui fait le ménage des gens du second.
Et l’on continue à dire que j’ai de la facilité.
C’est trop d’hypocrisie. Oh ! le remords m’étouffe !...
Il y a M. Jaluzot, le professeur d’histoire, que tout le monde aime au collège. On dit qu’il est riche de chez lui, et qu’il a son franc parler. C’est un bon garçon.
Je me jette à ses pieds et je lui dis tout.
« M’sieu Jaluzot !
– Quoi donc, mon enfant ?
– M’sieu Jaluzot ! »
Je baigne ses mains de mes larmes.
« J’ai, M’sieu, que je suis un filou ! »
Il croit que j’ai volé une bourse et commence à rentrer sa chaîne.
Enfin j’avoue mes vols dans Alexandre et tout ce que j’ai réavalé de rejets, je dis où je prends le derrière de mes vers latins.
« Relevez-vous, mon enfant ! D'avoir ramassé ces épluchures et fait vos compositions avec, vous n’êtes au collège que pour cela, pour mâcher et remâcher ce qui a été mâché par les autres.
– Je ne me mets jamais à la place de Thémistocle ! »
C’est l’aveu qui me coûte le plus.
M. Jaluzot me répond par un éclat de rire, comme s’il se moquait de Thémistocle. On voit bien qu’il a de la fortune.Pour la narration française, je réussis aussi par le retapage et le ressemelage, par le mensonge et le vol.
Je dis dans ces narrations qu’il n’y a rien comme la patrie et la liberté pour élever l’âme.
Je ne sais pas ce que c’est que la liberté, moi, ni ce que c’est que la patrie. J’ai été toujours fouetté, giflé, – voilà pour la liberté ; – pour la patrie, je ne connais que notre appartement où je m’embête, et les champs où je me plais, mais où je ne vais pas.
Je me moque de la Grèce et de l’Italie, du Tibre et de l’Eurotas. J’aime mieux le ruisseau de Farreyrolles, la bouse des vaches, le crottin des chevaux, et ramasser des pissenlits pour faire de la salade.
L’Enfant, Jules Vales,MES HUMANITÉS
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poésie
VILLON
BALLADE 1461
DES DAMES DU TEMPS JADIS.
Dictes moy où, n’en quel pays,
Est Flora, la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine ;
Echo, parlant quand bruyt on maine
Dessus rivière ou sus estan,
Qui beauté eut trop plus qu’humaine ?
Mais où sont les neiges d’antan !
Où est la très sage Heloïs,
Pour qui fut chastré et puis moyne
Pierre Esbaillart à Sainct-Denys ?
Pour son amour eut cest essoyne.
Semblablement, où est la royne
Qui commanda que Buridan
Fust jetté en ung sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d’antan !
La royne Blanche comme ung lys,
Qui chantoit à voix de sereine ;
Berthe au grand pied, Bietris, Allys ;
Harembourges, qui tint le Mayne,
Et Jehanne, la bonne Lorraine,
Qu’Anglois bruslèrent à Rouen ;
Où sont-ilz, Vierge souveraine ?…
Mais où sont les neiges d’antan !
ENVOI
Prince, n’enquerrez de sepmaine
Où elles sont, ne de cest an,
Qu’à ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d’anten ?
De celluy, qui incite une jeune Dame à faire Amy
A mon plaisir vous faictes feu, et basme,
Parquoy souvent je m'estonne ma Dame,
Que vous n'avez quelcque Amy par amours:
Au Diable l'ung, qui fera ses clamours
Pour vous prier, quand serez vieille lame.
Or en effect, je vous jure mon âme,
Que si j'estoie jeune, et gaillarde femme,
J'en auroys un devant qu'il fust trois jours
A mon plaisir.
Et pourquoy non? ce seroit grand diffame,
Si vous perdiez jeunesse, bruyt, et fame,
Sans esbranler Drap, Satin, et Velours.
Pardonnez moy, si mes motz sont trop lourdz,
Je ne vous veulx qu'apprendre vostre game
A mon plaisir.
·
De l'Amoureux ardant
Au feu, qui mon cueur a choisy,
Jectez y, ma seule Deesse
De l'eau de grâce, et de lyesse,
Car il est consommé quasi.
Amours l'a de si pres saisy,
Que force est, qu'il crie sans cesse
Au feu.
Si par vous en est dessaisy,
Amours luy doint plus grand destresse,
Si jamais sert aultre maistresse:
Doncques ma Dame courez y
Au feu.
François de Malherbe — Sonnets 1608
Pour la vicomtesse d’Auchy
« Il n’est rien de si beau que Caliste est belle »
Il n’est rien de si beau comme Caliste est belle.
C’est une œuvre où Nature a fait tous ses efforts ;
Et notre âge est ingrat qui voit tant de trésors,
S’il n’élève à sa gloire une marque éternelle.
La clarté de son teint n’est pas chose mortelle :
Le baume est dans sa bouche, et les roses dehors ;
Sa parole et sa voix ressuscitent les morts,
Et l’art n’égale point sa douceur naturelle.
La blancheur de sa gorge éblouit les regards ;
Amour est en ses yeux, il y trempe ses dards,
Et la fait reconnaître un miracle visible.
En ce nombre infini de grâces et d’appas,
Qu’en dis-tu, ma raison ? crois-tu qu’il soit possible
D’avoir du jugement, et ne l’adorer pas ?
André Chénier — Élégies 1790
Des belles voluptés la voix enchanteresse
Des belles voluptés la voix enchanteresse
N'aurait point entraîné mon oisive jeunesse.
Je n'aurais point en vers de délices trempés,
Et de l'art des plaisirs mollement occupés,
Plein des douces fureurs d'un délire profane,
Livré nue aux regards ma muse courtisane.
J'aurais, jeune Romain, au sénat, aux combats,
Usé pour la patrie et ma voix et mon bras;
Et si du grand César l'invincible génie
A Pharsale eût fait vaincre enfin la tyrannie,
J'aurais su, finissant comme j'avais vécu.
Sur les bords africains, défait et non vaincu.
Fils de la liberté, parmi ses funérailles,
D'un poignard vertueux déchirer mes entrailles !
Et des pontifes saints les bancs religieux
Verraient même aujourd'hui vingt sophistes pieux
Prouver en longs discours appuyés de maximes
Que toutes mes vertus furent de nobles crimes,
Que ma mort fut d'un lâche, et que le bras divin
M'a gardé des tourmens qui n'auront point de fin.
Marceline Desbordes-Valmore — Poésies 1860
Les Séparés
N’écris pas. Je suis triste, et je voudrais m’éteindre.
Les beaux étés sans toi, c’est la nuit sans flambeau.
J’ai refermé mes bras qui ne peuvent t’atteindre,
Et frapper à mon cœur, c’est frapper au tombeau.
N’écris pas !
N’écris pas. N’apprenons qu’à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu’à Dieu… qu’à toi, si je t’aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m’aimes,
C’est entendre le ciel sans y monter jamais.
N’écris pas !
N’écris pas. Je te crains ; j’ai peur de ma mémoire :
Elle a gardé ta voix qui m’appelle souvent.
Ne montre pas l’eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N’écris pas !
N’écris pas ces doux mots que je n’ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon cœur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu’un baiser les empreint sur mon cœur.
N’écris pas !
Marceline Desbordes-Valmore — Romances
Le Premier Amour
Vous souvient-il de cette jeune amie,
Au regard tendre, au maintien sage et doux ?
À peine, hélas ! au printemps de sa vie,
Son cœur sentit qu’il était fait pour vous.
Point de serment, point de vaine promesse :
Si jeune encore, on ne les connaît pas ;
Son âme pure aimait avec ivresse,
Et se livrait sans honte et sans combats.
Elle a perdu son idole chérie ;
Bonheur si doux a duré moins qu’un jour !
Elle n’est plus au printemps de sa vie :
Elle est encore à son premier amour.
Nelson, 1856 (p. 79).
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